‹ La Culture française en RussieChapitre 159 sur 518 · Viazemski, Œuvres, VII, pp · texte numérisé non relu

Viazemski, Œuvres, VII, pp

cruels, non parce qu'ils ont écouté Romme ou La Fontaine, non parce qu'ils ont visité Paris et suivent nos modes, mais parce que la culture française ne les a pas pénétrés assez pour réprimer les impulsions qu'ils doivent à la tradition du passé et à la barbarie ambiante.

Cette insuffisance de l'action civilisatrice, tous les contemporains s'en plaignent, avec toutes les métaphores possibles. Pour l'un, les Russes nous ont pris la perruque, mais pas le cerveau; pour l'autre, ils ont des manchettes, mais pas de chemise; pour un troisième, ils sont verts encore, mais déjà pourris1. « Au lieu de notre urbanité, dit Corberon, ils ont adopté nos grimaces, et pris la licence et les sottises pour l'aisance et le ton plaisant de la société2. » Cela posé, l'Européen est prêt à conclure à l'échec de la civilisation en Russie — comment l'atteindre avec de la souplesse seulement? dit Leprince; avec un si méchant gouvernement? dit lord Macartney3. Pourtant, au moment de prononcer l'arrêt définitif, il hésite et se tait. « Plus j'étudie cette nation, plus je la trouve difficile à définir..;. Elle est un composé d'êtres si peu assortis les uns aux autres4! »

Le peuple est barbare, c'est entendu, et la noblesse, avec ses manières polies, obligeantes, « n'est au fond que les mêmes barbares, mais habillés, mais décorés5 ». Pourtant, on ne peut méconnaître que, dans cette noblesse, il y a des gens — une centaine, dit Ségur — que leur heureuse étoile ou le commerce des étrangers « ont fait échapper à la règle générale6 ». Il y en a « avec qui on peut causer politique, histoire, gouvernement, lois, poésie, et puis beaucoup d'amour et un peu de religion7 ».

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