Viazemski, Œuvres, VII, pp
cruels, non parce qu'ils ont écouté Romme ou La Fontaine, non parce qu'ils ont visité Paris et suivent nos modes, mais parce que la culture française ne les a pas pénétrés assez pour réprimer les impulsions qu'ils doivent à la tradition du passé et à la barbarie ambiante.
Cette insuffisance de l'action civilisatrice, tous les contemporains s'en plaignent, avec toutes les métaphores possibles. Pour l'un, les Russes nous ont pris la perruque, mais pas le cerveau; pour l'autre, ils ont des manchettes, mais pas de chemise; pour un troisième, ils sont verts encore, mais déjà pourris1. « Au lieu de notre urbanité, dit Corberon, ils ont adopté nos grimaces, et pris la licence et les sottises pour l'aisance et le ton plaisant de la société2. » Cela posé, l'Européen est prêt à conclure à l'échec de la civilisation en Russie — comment l'atteindre avec de la souplesse seulement? dit Leprince; avec un si méchant gouvernement? dit lord Macartney3. Pourtant, au moment de prononcer l'arrêt définitif, il hésite et se tait. « Plus j'étudie cette nation, plus je la trouve difficile à définir..;. Elle est un composé d'êtres si peu assortis les uns aux autres4! »
Le peuple est barbare, c'est entendu, et la noblesse, avec ses manières polies, obligeantes, « n'est au fond que les mêmes barbares, mais habillés, mais décorés5 ». Pourtant, on ne peut méconnaître que, dans cette noblesse, il y a des gens — une centaine, dit Ségur — que leur heureuse étoile ou le commerce des étrangers « ont fait échapper à la règle générale6 ». Il y en a « avec qui on peut causer politique, histoire, gouvernement, lois, poésie, et puis beaucoup d'amour et un peu de religion7 ».