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CHAPITRE XV LES ÉMIGRÉS

Ceux qui n'ont fait que passer en Russie. Les autres : quels motifs les y ont attirés.

— Leur affluence à Pétersbourg : leurs amies et leurs ennemis. Les jours difficiles. Les Polignae en province. Les émigrés dans les emplois civils,

militaires.

Ceux qui se font précepteurs; leurs leçons. La génération qu'ils forment.

Beaucoup de Français ne font que passer en Russie, pendant la Révolution; encore n'est-ce, la plupart du temps, que dans ses provinces frontières. De Mittau, la petite cour de Louis XVIII ne voit pas la vraie Russie l ; on peut en dire autant, et des religieux recueillis dans les couvents lithuaniens 2, et des régiments de l'armée de Condé qu'en 1796 Paul Ier prend à sa solde. Cantonnés en Podolie, ils y voientdes Polonais, des Juifs, un général allemand qui les régale de saucisses et de bière. Heureux de repartir en campagne, en 1798, les Condéens le sont encore plus, après Zurich, de passer au service anglais 3.

D'autres Français sont venus en Russie de propos délibéré,

pour un long séjour. Ils ont entendu dire qu'on y aime leur

nation, que Richelieu, Langeron, Damas, y sont en faveur :

Karamzine, rencontré à Paris, leur a prodigué les avis rassu-

jrants. Il fait froid là-bas, c'est vrai, mais pas dans les maisons,

1. E. Daudet, Histoire de V émigration pendant la Révolution française.

3. Muert, Histoire de Varmée de Condé, II, pp. 102, 111, 175, etc. — Journal d'Olivier d'Argens.

et d'ailleurs, en plein air, ce froid met des roses sur les joues des dames; l'hiver fini, le printemps, d'un coup de baguette, épanouit tous les trésors de la nature; l'automne est la saison des chasses, et de quelles chasses! Puis l'hiver ramène les bals, les cartes, les soupers et « l'amabilité du sexe ». Quant aux étrangers, « les Russes aiment à leur prouver, par leurs bons procédés, qu'ils le leur cèdent à peine dans Fart de vivre et de bien se comporter avec autrui ». Et là-dessus, Madame a souri, et Monsieur s'est écrié : « Mon fusil! mes chevaux! en Russie1! »

De bonne heure, les émigrés sont légion à Pétersbourg. « On aurait pu s'y croire à Paris, dit Mme Vigée-Lebrun, tant il y avait de Français dans toutes les sociétés2. » — « Sur le Nevski, rapporte de son côté le comte de Puibusque, je me serais cru à Paris, sur la terrasse des Feuillans, ou sur le boulevard de Coblenz, sans la différence des équipages.... J'entendais parler français tout autour de moi. La mise des hommes et des dames, la politesse et la vivacité des conversations, cet agréable caquetage d'une foule satisfaite et joyeuse, tout me faisait oublier les distances3. »

Beaucoup de nouveaux arrivés vivent chez des amis dont ils savent à peine le nom; Mme Divof en héberge tant que sa maison est surnommée « le petit Coblenz4 ». Chaque grand seigneur tient table ouverte, et les autres l'imitent tant qu'ils peuvent. « Nos dames, écrit Rostoptchine, croient de leur devoir de restaurer la vieille amabilité française, et ne réussissent qu'à se rendre ridicules3. » Ce n'est pas aux yeux des émigrés,

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