Archive russe, 1876, I, p. f
en tout cas : dans ces salons où Ton ne parle que leur langue, où Ton évite, pour ne pas les contrister, les sujets de politique ou de guerre 1, ils retrouvent les impressions de Ségur, et ne se demandent pas si c'est par curiosité frivole, comme l'assure Viguel2, qu'on les reçoit si bien. En fait, la noblesse russe porte un intérêt sincère aux victimes de la Pougatchoftchina française; d'autre part, l'hospitalité est sa vertu nationale, la seule tradition qu'elle respecte. « Je suis Russe et gentilhomme, s'écrie un personnage de Krylof ; jamais je n'ai refusé l'hospitalité à personne. C'est dommage que beaucoup de ces Français nous récompensent mal de cet accueil, mais... nitchévo*\ »
Les Français dont il se plaint sont d'abord les aventuriers qui, dans le désordre général, ont ressuscité, pour duper la Russie, des titres éteints depuis longtemps : « On rencontre à Pétersbourg des Ligny-Luxembourg que la France ne connaissait plus depuis des siècles, et des Laval-Montmorency sortis, dit-on, d'une épicerie4 ». D'autres émigrés, de noblesse authentique, déplaisent par « ce ton et ces manières françaises, choquantes même alors que notre prospérité et notre gloire imposaient le respect, et devenues tout à fait insupportables à présent5. » Mais, à vrai dire, la cause du revirement de l'opinion russe à l'égard des émigrés, c'est moins leurs défauts que leurs succès de courtisans ou d'hommes du monde.
Choiseul-Gouffîer, notre ex-ambassadeur à Constantinople, conquiert, dès son arrivée à Pétersbourg, la faveur de l'Impératrice. * Je me souviens encore de sa présentation à Tsarskoié- Sélo, raconte la comtesse Golovina... A chaque mot de la souveraine, ses yeux papillotaient et se remplissaient de larmes.... A table, il ne la quittait pas des yeux, avec un air de soumission,