Viguel, Mémoires, I, p
plante, le dimanche, devant la porte de l'église catholique — on a chance d'y être abordé par un laquais de bonne maison qui vous priera de le suivre chez ses maîtres — ou bien on se rend à YOkhotny riad, dans un grand traktir qui est, en quelque sorte, la Bourse des outchitels1. D'ailleurs les prix qu'on y offre sont fort modiques et baisseraient encore, tant la concurrence est grande, si la vanité mondaine ne s'en mêlait; un rabat d'abbé, une particule, un titre sonore sont, en effet, fort décoratifs pour une maison.
La science de ces précepteurs improvisés ne va pas toujours loin : « quoique émigré, il savait l'orthographe », dit Viguel de l'un d'eux2. Parfois ils ne sont que des bonnes d'enfants, comme les diadki auxquels ils succèdent, et leur type le plus fréquent, c'est le « monsieur l'Abbé » qui, dans Pouchkine,
Pour ne pas fatiguer l'enfant, L'instruisait de tout en riant, Faisait fi des sermons sévères, Grondait parfois, mais sans colères3...
puis emmenait son élève au Jardin d'Eté, en lui parlant de tout et de rien. «L'émigré Richard, dit Oustrialof, n'était pas savant, mais il causait avec vivacité4. » Presque toujours, en effet, Youtchitel avait beaucoup vu; il pouvait parler de cette Révolution qui faisait tourner les têtes russes; s'il avait eu quelque cousin guillotiné, son prestige était sans bornes5. Puis il était souvent, comme le d'Andilly de Pierre Viazemski 6, homme de bonne compagnie, gai, poli, même avec les serfs, et cet exemplelà valait bien quelques leçons de grammaire.
Leur ignorance n'était, d'ailleurs, ni absolue, ni universelle.