‹ La Culture française en RussieChapitre 186 sur 518 · Ivan Tourguénief, Trois portraits · texte numérisé non relu

Ivan Tourguénief, Trois portraits

sont accoutumés à discuter librement sur tous les sujets politiques1.» Parfois, c'est pour conclure en réacteurs. « M. Esterhazy, écrit Rostoptchine, a tant prêché la nécessité de gouverner avec une verge de fer que Monseigneur le Grand-duc a adopté ce système2. » D'autres concluent en catholiques et en mystiques, et nous verrons les effets de la propagande de Joseph de Maistre et du chevalier d'Augard3; mais ceux-là ne sont guère, selon l'expression de Viazemski, « qu'une goutte d'eau dans l'océan4». L'océan, c'est la propagande antireligieuse et libérale à la façon du xvme siècle. « Quoique émigrés, constate l'Anglais Whitworth, ils sont plus ou moins infectés des opinions qui dominent dans leur pays 5. » Ils sont voltairiens; le comte de Fantin introduit Y Encyclopédie dans ses leçons6; quand on parle religion devant lui, le chevalier de Rollin de Belleville, la discrétion même, ne réprime pas une légère grimace que ne laisse pas échapper l'œil clairvoyant de ses élèves7. En politique, si la Terreur les a éloignés de leur libéralisme d'antan, la vie russe les y ramène. « Un Montmorency outchitel, écrit Masson, devient forcément démocrate. » Le cas se produit même avec des gens à qui la Russie a rendu grades et fortune. « Quels que puissent être les désavantages de la démocratie, dit Langeron, elle pouvait paraître attrayante à qui sortait de chez Zoubof 8. » Ces sentiments, on n'en fait pas montre, mais ils percent toujours. Rollin de Belleville ne dit jamais rien de la Russie : ses élèves devinent pourtant, dans ses silences, qu'il la plaint; ils perdent donc, après leur foi religieuse, leur confiance dans plusieurs des institutions nationales.

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