Mémoires inédits, Archives des Affaires étrangères
Enfin — dernière influence et non la moins puissante — rémigré n'oublie pas qu'il est gentilhomme; il est toujours prêt à rappeler, aussi bien au favori tout-puissant qu'au hobereau dont il élève les fils, que « le grand Condé, ayant maltraité un gentilhomme, ne refusa point de lui rendre raison ». Cette égalité aristocratique et cette fierté ombrageuse n'avaient jamais existé en Russie; encore à la veille de la Révolution, le prince d'Anhalt constatait que « l'inégalité des conditions y étouffe toute espèce de point d'honneur », et blâmait un prince Galitzyne qui, bien que brave, avait cru pouvoir ne pas donner satisfaction à l'officier Chépélof1. Quelques années plus tard, le prince Chtcherbatof et le prince Zoubof sont tous deux forcés, par l'opinion des salons, de répondre au défi du chevalier de Saxe. Or, ce sont les émigrés, dit quelque part Pouchkine, qui l'ont faite, cette opinion des salons; la Russie leur doit le culte de l'honneur.
Cette introduction du duel dans les mœurs russes aura sûrement ses côtés fâcheux; bientôt apparaîtra le bretteur quasi professionnel, et Pouchkine lui-même sera la victime de l'un d'eux, et justement d'un Français. D'autre part, la diffusion des idées libérales conduira toute une génération d'élèves des émigrés à la catastrophe de 1825. Il n'en est pas moins vrai, de quelque façon qu'on juge ces conséquences de leurs enseignements, que les émigrés ont eu une influence très forte, et cela parce qu'elle agissait — malgré quelques cas isolés — dans le sens émancipateur de nos influences précédentes.