CHAPITRE XVI
La mission du prince Dolgoroukof.
Les voyageurs qui le suivent à Paris. Les admirateurs de la vieille ou de la
nouvelle France. Les lettrés : Vassili Pouchkine. L'arrivée à Moscou des modes du Consulat et de l'Empire. La promenade, le club,
le théâtre : Mlle Georges et ses vicissitudes.
La Terreur finie, à mesure que la France devient plus calme au dedans, et qu'au dehors ses victoires en imposent davantage, on songe, en Russie, à renouer les liens qu'on avait rompus avec tant de peine. On veut revoir des Français, se refaire « une idée un peu juste de ces individus si changés et si intéressans sous tous les rapports1 », revoir Paris, lui aussi, et puisque Souvarof n'a pas réussi à en ouvrir la route, on espère du moins en un de ces revirements dont Paul Ier est coutumier. Et en effet, dès 4800, il y envoie, pour régler le retour des prisonniers de Zurich, le prince Michel Dolgoroukof, et de la frontière à Paris, cette nouvelle colombe de l'Arche ne rencontre sur sa route que les tableaux les plus riants.
Entré chez nous par Cologne 2, Dolgoroukof trouve, dans toutes les villes, des réceptions qu'expliquent le désir de la paix et les espoirs fondés sur une médiation de la Russie. On le pro-
1. Archive Vorontzof, XIV, p. 415, lettre du prince A. Viazemski au comte A. Vorontzof.
2. Les lettres de Michel Dolgoroukof sont dans Y Archive russe, 1865, III, pp. 1015
et suiv.
mène de fête en fête : à, Bruxelles, on lui chante des vers que nous entendrons, plus tard1, dans des circonstances bien différentes :
Que j'aime à revoir sur ces bords Les fiers guerriers de la Russie I Parmi nous, ces enfants du Nord Sont encore dans leur patrie :
Redoutables dans les combats, Grands, généreux, pleins de vaillance, A ces titres, ne sont-ils pas Les meilleurs amis de la France?
A Paris, où le pilote un aide de camp du Premier Consul, il devient la coqueluche des salons, à tel point qu'il trouve à peine le temps de raconter ses succès.
Te décrire mon genre de vie, les distractions de Paris, les folies du Carnaval, les mascarades, les amabilités que me disent les masques, l'étonnement des gens en s'apercevant qu'en Russie on parle français aussi bien qu'à Paris, et qu'il y a d'honnêtes gens même dans un pays aussi lointain ; te décrire l'ignorance des jeunes gens qui croient que Pétersbourg est en Sibérie, l'amabilité des femmes, les cinquante maisons où je suis chez moi, les académies, les lycées, les musées... il me faudrait pour cela dix tomes in-folio.
Il écrit donc assez peu, mais, rentré en Russie, il parle, et ses récits aiguisent la curiosité. La paix n'est pas faite encore, et Ton voit déjà se former le courant vers Paris, des Russes curieux, les uns, des débris de la France de Louis XVI; les autres, des nouveautés de celle de Bonaparte.
Le type des premiers, c'est la comtesse Golovina2. En passant à Mittau, elle ne manque pas d'y faire ses révérences à Louis XVIII; arrivée en France, elle s'y tient, tout le temps, en état de « défense agressive ». A Nancy, des « Jacobins » l'interpellent : « Oh! oh! crient-ils, il ne faut plus de queues comme