Viguel, Mémoires, I
5. Pougin, Boïeldieu, sa vie, ses œuvres, sa correspondance, pp. 84 et suiv.
grands artistes, qui tous prétendent visiter les rives de la Neva ». Mais, malheureusement pour Moscou, ces transfuges de Feydeau, de l'Opéra, du Français, ne les dépassent guère, ces rives où coulent les faveurs et les gratifications ; c'est à Pétersbourg que chante Garât, que joue Duval, que Boïeldieu, devenu maître de chapelle de l'Empereur, compose Aline, reine de Golconde, Télémaque, Abder-Khan, Un tour de soubrette, etc. Moscou, elle, n'a la plupart du temps que les doublures, et Batiouchkof s'en plaint amèrement.
J'ai vu un Thésée auquel j'avais envie de dire : « Mon ami, cire-moi mes bottes ». Je parierais que c'est un ancien décrotteur, honnête en son métier primitif, qui, d'avatar en avatar, est devenu acteur, en dépit du bon sens, pour écorcher Racine dans notre blanche Moscou. J'ai vu aussi le farouche Hippolyte, avec des mollets et des bras maigres, peu de cheveux, une voix éraillée, et bedonnant ; ce n'était plus le fier adorateur de la Diane virginale, mais le pauvre Farges qui demeure au Pont des Maréchaux, dans une boutique de pommade et de parfums1.
La revanche des Moscovites, c'a été la venue, en 1808, de Duport — Duport le Volant2! — et surtout celle de Mlle Georges. Envoyée en Russie, disent les uns, par Napoléon, dont la politique en néglige aucun moyen; enlevée, disent d'autres, par l'officier aux gardes Benkendorf — qui n'aurait d'ailleurs été, en cette affaire, que le Mercure de son maître — elle eut au théâtre de Pétersbourg un brillant début dans Phèdre; puis, presque aussitôt, pour des motifs sans doute étrangers au grand art, elle fut réexpédiée sur Moscou. Elle y fit une entrée triomphale, au milieu d'une escorte de nobles cavaliers qui, pour avoir bu trop de Champagne en son honneur, se tenaient mal en selle3. Elle s'installe d'abord chez Mme Chenu qui tenait, dans la Tverskaia, des chambres meublées, et c'est là que Viazemski la trouve, un matin, en vieille capote, les manches