Pyliaief, La vieille Moscou, pp. 296 et suiv
retroussées, un couteau de cuisine à la main — le poignard de Melpomène ! — en train de gratter sa table. « Voilà pourtant ce qu'il faut faire ici, bougonne-t-elle, pour avoir des meubles propres1. » Mais peu après, Glouchkovski nous la montre, toujours sur la Tverskaia, mais cette fois chez un Soltykof , dans un appartement plein de bronzes, de porcelaines, de cristaux, de tapis de Perse, à côté d'un perroquet qui répète des fragments de ses rôles2.
Ces rôles, ce sont ceux d'Hermione, d'Âlménaïde, de Roxane, de Phèdre, de Didon, de Sémiramis même, car on n'a plus les mêmes raisons qu'autrefois de craindre l'ombre de Ninus 8. Elle y remporte des triomphes que Viguel explique par son profil grec, ses beaux bras, sa taille majestueuse, qui font passer la mélopée traînante de ses vers et le sans-gêne avec lequel, à l'indignation des critiques, elle s'arrête, dans Phèdre, pour arranger un ruban de sa coiffure 4. Mais qu'elle est touchante quand elle gémit
Dieux! que ne suis-je assise à l'ombre des forêts....
avec quel art, aux mots « suivre de l'œil... » elle se soulève, allonge les bras pour retenir ce char qui fuit dans la carrière ! que de pathétique dans sa conversation avec Œnone!
Ils s'aiment ! Par quel charme ont-ils trompé mes yeux ! Tu le savais....
Dit par elle, affirme Viazemski cinquante ans plus tard, ce « Tu le savais » était aussi beau que le « He has no children ! » de Macduff, dans ce Shakespeare qui, depuis, a trop fait oublier Racine5.