Viazemski, VIII, pp
Mlle Georges est restée à Moscou jusqu'en 1812, et peut-être trop longtemps pour sa gloire, non que son talent s'y fût amoindri, mais les triomphes engendrent l'envie, et son humeur n'était pas pour la désarmer. Elle fut parodiée par ses compatriotes; tout Moscou alla voir sa charge par Mme Fourès. Puis les Moscovites se blasèrent sur ses effets, et les gallophobes exaltèrent à ses dépens la Melpomène du cru, la Séménova.
Pendant un an, ce fut un concours permanent entre les deux rivales, dans tous leurs rôles ; si l'une des deux avait contre elle la lourdeur des traductions russes, elle possédait, ou à peu près, tous les procédés de l'autre, et chaque imitation qu'elle réussissait était saluée comme un affranchissement du génie national. Bref, disgraciée par Moscou, Mlle Georges revint à Pétersbourg en 1812, mais la guerre était commencée; des journaux dénoncèrent, et l'espionne de Napoléon, et les traîtres qui osaient l'applaudir. En novembre, elle fut sifflée dans Phèdre, à la grande indignation de Mme de Staël, alors à Pétersbourg1; et, quelques jours plus tard, comme ses fenêtres, seules dans la ville, ne s'illuminèrent pas à l'annonce d'un malheur des Français, il devint prudent pour elle de quitter la Russie. Il semblait que la scène française fût ensevelie à jamais sous les ruines de la salle où la troupe française de Moscou avait donné sa dernière représentation, quelques semaines auparavant, devant Fétat-major de la Grande Armée1.
1. Souvenirs d'Arndt, Archive russe, 1871. — Antiquité russe, XXIX, p. 264. — Louise Fusil, Souvenirs d'une actrice.