Batiouchkof, Promenade dans Moscou
2. Tolstoï, Guerre et Paix, description de la maison du comte Bézoukhof, à Moscou.
LA SOCIÉTÉ GALLOMANE. 211
Daguerre1, vous arriverez, d'un côté, dans une chambre à coucher qui vous paraîtra, comme celle du prince Kourakine à Mme Vigée-Lebrun, « digne d'être habitée par Vénus2 » ; ou, de l'autre, dans « un cabinet en levantine, couleur Marie-Louise, avec des ornements en or, qui est la chose au monde la plus jolie3 », et les maîtres de la maison vous y feront un accueil singulièrement plus gracieux, s'il faut en croire les mémoiristes, sous Alexandre Ier que sous son père.
Les témoignages du temps de Paul Ier nous montrent les Moscovites « plus asiatiques, plus concentrés que les Pétersbourgeois » ; il y est question de dames qui reçoivent entourées de naines et de bouffons4; de boïars qui donnent d'interminables festins, dignes, dit Herzen, « de Versailles et de la Horde d'or » ; de soirées où la conversation est nulle, où les dames jouent et trichent, tout comme les hommes5. Mais, à l'avènement d'Alexandre, le tableau s'éclaircit. L'Empereur est jeune, sensible ; il a les goûts de ses sujets ; on peut lever la tête, parler haut, rire, vivre enfin, avec l'entrain des Français d'après Thermidor. Voilà justement qu'entrent en scène les jeunes gens que miss Wilmot nous montrait, un peu plus tôt, à la porte des salons, tout raides dans leurs habits neufs, sous l'œil du précepteur émigré qui veillait à la grâce de leurs saluts. Or, ils ont entendu parler — et c'a été le fond de leur éducation — de la vieille France, de sa galanterie spirituelle, de son art de renouveler la vie par la succession des modes, absurdes ou gracieuses, mais toujours attrayantes; ils veulent jouir, eux aussi, de « cette douceur de vivre » que Moscou, depuis tant de siècles, n'a jamais connue.
1. Mme Vigée-Lebrun, Souvenirs, à propos de la maison de Bezborodko.
2. Id., III, p. 66. — Cf. Chantreau, Voyage philosophique, politique et littéraire fait en Russie, I, p. 281.
3. Archive russe, 1882, IV, 167. Lettre de la princesse Tourkestanof à Christin.
4. Lettre de miss Wilmot, Mémoires de la princesse Dachkof, IV, p. 213.