CHAPITRE I
Le moyen âge; nos chansons de geste en Russie. — Le xvie siècle; relations commerciales, politiques; premières traces d'intérêt à la culture française.
Le temps des troubles et les mercenaires français. Margeret. [ — Les premiers Romanof et leurs ambassades en France.
L'élargissement des curiosités russes. Le recul des Allemands et l'avance des Latins. — La Neuville à Moscou.
Les rapports entre les Français et les Russes ont commencé tard : les Scandinaves, les Byzantins, les Italiens, les Allemands nous ont précédés de beaucoup dans les pauvres capitales de la Russie kiévienne et de la Grande Russie i. Nous savons pourtant qu'une princesse de Kief, Anna Iaroslavovna, a épousé le capétien Henri Ier, mais le fait a été sans conséquences. Si notre
i. Schiemann, Bussland, Polen und Livland bis in XVII Jahrh, — Lappo-Danilevski, Journal du Ministère de l'Instruction publique, mai 1884.
culture a touché la Russie du Moyen Age1, c'est seulement par les chansons de geste — celle de Beuve d'Hanstone, par exemple, — qu'apportaient en Russie des Byzantins et des Bulgares qui les avaient reçues par Raguse et l'Italie du Nord ; mais, outre que le fonds premier de ces chansons n'est pas toujours français, elles n'arrivent aux Russes que défigurées, dénationalisées. Ce n'est pas Paris qu'ils y trouvent, mais Pari}, le Parigi des Italiens2.
Au xvie siècle, la situation change. La Russie n'est plus un chaos de faibles principautés vassales des Tatars à l'est, des Polonais et des Lithuaniens à l'ouest; les grands-ducs de Moscou l'ont unifiée, puis affranchie. Devenus des Tsars, maîtres d'un vaste empire que ses mœurs semblent rattacher à l'Asie, ils sentent pourtant que son avenir est dans la reprise des traditions européennes de la Russie primitive. Aussi leurs ambassades se multiplient-elles sur les routes de l'Occident3; leurs armées les y suivent bientôt, et ce sont leurs succès qui révèlent aux Français le nom de la Moscovie. Le huguenot Hubert Languet, député par ses coreligionnaires auprès des princes allemands, entend parler à Dresde de la récente conquête de la Livonie par Ivan le Terrible : « S'il y a encore une puissance qui doive s'élever en Europe, s'écrie-t-il, c'est la moscovite4 ».
Cette puissance, les Français ne tardent pas à la heurter. Le duc d'Anjou devient, par élection, roi de Pologne; son rival malheureux, Ivan le Terrible, s'en venge en protestant contre la cruauté de Charles IX : « Tous les monarques chrétiens, écrit-il à l'empereur Maximilien, doivent s'affliger de la journée de la Saint-Barthélémy, cet acte cruel, inhumain, d'un roi de France