Le mérite des femmes
6. Journal du ministère de l'Instruction publique, 1869, avril.
7. Messager d'Europe, 1887, XII, p. 672. — Sipovski, ouvr. cité, passim. — Archive russe, 1885, III, 13.
Atala, Delphine, Corinne passent à peu près inaperçus. Les petits romans mis à part — il y a toujours des lecteurs pour Mme de Genlis, pour miss Radcliffe, pour Kotzebue et Auguste Lafontaine 1 — c'est Rousseau qui est le maître des esprits, et derrière lui son disciple, Gœthe : comme la Nouvelle Héloïse, Werther est pillé par tous les romanciers russes.
Trois fois sur quatre, ils nous présentent leur héros vêtu de noir; assis sur un arbre renversé par la cognée du bûcheron, il suit d'un œil distrait le nuage qui fuit, tandis que le vent joue dans ses boucles blondes; quand il rentre enfin, c'est pour rassurer son vieux serviteur, anxieux de sa longue absence2. Peu sociable, il l'est pourtant trop pour son bonheur; car, un jour, chez des voisins, il entrevoit au milieu d'un groupe d'enfants une jeune fille qui leur distribue, non plus des Butterbrod, comme Charlotte, mais des tasses de thé. Sa beauté, l'air joyeux des enfants, leur grâce, leur propreté même, tout cela va au cœur du Werther russe. Puis la musique s'en mêle; un adagio joué par ces doigts divins lui arrache des larmes. Aimet-il, il ne sait; mais voilà qu'un jour il lit Werther avec elle : le livre lui tombe des mains, et d'eux-mêmes, les mots d'amour lui montent aux lèvres. Hélas î un père barbare intervient; l'amante est livrée à un mari, qui, provoqué, refuse avec cynisme de se battre. Que peut faire alors l'amant, sinon mourir d'une opportune phtisie, ou se tuer, comme Werther, si par malheur il est bien portant3?
Cette influence d'un Allemand est une grande nouveauté ; elle n'indique pourtant pas un recul des Français. On a peine à démêler, en effet, même chez les Russes les plus werthéromanes, ce qui leur vient de l'un plutôt que des autres. Leur héros porte
1. Voir Journal du ministère de V Instruction publique, 1891, avril. — Sipovski, ouvr. cité, p. 243. — Antiquité russe, 1895, I, pp. 155, 156.
2. Sipovski, L'influence de Werther sur le roman russe du XVIIP siècle, dans le Journal du ministère de l'Instruction publique, 1906, janvier, pp. 53-106.