Lettre de Ducis
II faut donc attribuer plus d'importance à la vogue de quelques Allemands qui, eux, du moins, n'ont pas eu besoin de se faire présenter par des Français; les Russes les ont connus, soit dans les universités d'Allemagne, soit dans leurs propres universités qui sont pleines de professeurs allemands. Leur poésie acquiert des fervents, d'abord parmi les étudiants; puis, peu à peu, les lettrés s'y intéressent, et, par une conséquence naturelle, à leur philosophie aussi; en 1806, Joukovski songe à l'aller étudier dans quelque ville paisible, à Iéna, par exemple1. Il n'y va pas, et pour cause; mais il trouve sur place assez d'initiateurs pour devenir « le père du romantisme allemand, en Russie, et l'oncle, en poésie, de tous les diables et sorciers allemands ou anglais2 ».
C'est lui, en effet, qui a le premier mis en vers russes les motifs caractéristiques des légendes et des ballades allemandes :
Voilà que la lune empourprée Se lève sur le mont lointain, Tantôt sortant de la nuée, Tantôt disparaissant soudain.
Les montagnes, leurs longues ombres, Les océans silencieux, L'immensité des forêts sombres, La voûte lointaine des cieux, Tout dort dans une clarté vague...
Mais minuit sonne, et tout d'un coup, Tout tressaille, mont, forêt, vague ; Un vent accourt, on ne sait d'où :
Plus rapide encor, dans la plaine, Voilà qu'un cavalier surgit 3..,
Ce cavalier-fantôme, c'est celui de la Lenora de Burger, que Joukovski a transporté dans la steppe, pour qu'il y entraîne, dans une course sans fin, cette Lioudmila que la mort de son ami, tombé pour la patrie, a fait murmurer contre la Provi-