Viguel, II, p
— Non, monsieur, hurle l'autre, et je ne les lirai jamais1! » Jikharef sait d'ailleurs si bien que le public est dans les mêmes dispositions qu'Evreïnof, que, dans le silence du cabinet, il compose, non point un drame, mais une tragédie en cinq actes, Artaban, roi des Parthes2. C'est une tragédie aussi que veut faire ce jeune poète, Krioukovski, que l'Empereur envoie étudier à Paris, foyer de l'art dramatique. Ce sont des tragédies qu'acclame le public, et à Moscou, et à Pétersbourg, et si son goût a changé, c'est simplement en ce que maintenant il préfère, comme le public parisien, Racine à Voltaire3, et que d'ailleurs ils souffrent tous deux de la concurrence de Ducis. C'est lui le vrai modèle du nouveau « Racine russe », Ozérof; c'est lui qui le mène d'Œdipe à Othello, de l'antiquité au moyen âge, tous deux compris, bien entendu, à la française4. Dans le Dmitri Donskoï d' Ozérof, qui nous montre la lutte des Russes contre les Tatars, nous voyons deux jeunes princes, épris tous deux de la princesse Xénia, en oublier la patrie et l'armée ; il faut, pour sauver celle-ci, le beau désespoir de l'amant préféré, qui se sacrifie, court à l'ennemi, le disperse, et sauve du même coup Xénia, car son rival, attendri, se hâte de la lui rendre. Ces paladins ne font guère songer, ni aux mœurs russes d'alors — « qui sont simples encore », comme le remarque l'un d'eux — ni au vrai Dmitri Donskoï. Leur modèle, c'est le jeune et beau Dunois de la reine Hortense ; ils sont autant dans l'esprit de la nouvelle école que peut l'être, dans une comédie-ballet, auprès de Vladimir le Beau Soleil d'Or, « M. Auguste, de Paris, en ses danses russes ».
Cette persistance du goût français, en tragédie comme ailleurs, n'est pas le fait seulement du public mondain; la plupart des lettrés la partagent. A Pétersbourg, Krylof et Klouchine