CHAPITRE XIX
Les tendances de la société russe au début du xix9 siècle.
Le courant catholique et les émigrés français. La continuation, parmi les jeunes
gens, du courant du xvme siècle.
Le gouvernement; ses plans de réformes, jusqu'en 1807. Tilsitt; Spéranski et ses-
inspirations françaises. Le gouvernement de Richelieu à Odessa.
Nous savons déjà que, si la Terreur a détourné beaucoup de gens des idées françaises, elles ont pourtant persisté dans une partie de la jeunesse. Quand l'avènement d'Alexandre 1er délie les langues, ces courants contraires se montrent au grand jour; au-dessus de la masse que préoccupe uniquement « le confort moscovite », nous apercevons, d'un côté, des cléricaux — mot et chose nouvelle dans la Russie d'après Pierre le Grand — de l'autre, des réformistes. Divisés sur tout le reste, ils sont d'accord à en vouloir au statu quo russe ; les uns l'attaquent au nom la religion, les autres pour des raisons politiques, et tous s'inspirent de nos doctrines.
Le premier parti a l'avantage que lui donnent les événements. Chaque fois qu'une guerre remet aux prises Français et Russes, la gallophobie s'exaspère, mais une gallophobie qui vise uniquement la France nouvelle. Elle épargne si bien la France du
passé que beaucoup des nouveaux gallophobes rêvent de s'en rapprocher par la religion; de bonne heure, leur propagande prend l'air d'une conquête catholique.
Avec les Jésuites, il est vrai, cet air ne perce pas. Ni à Polotzk, où ils sont depuis les temps polonais; ni à Pétersbourg, où Paul Ier les a laissés s'établir en 4800; ni plus tard à Riga, à Mozdok ou à Odessa *, ils n'auront le dessein de convertir la Russie. Comme le duc de Richelieu, quand il fonde son lycée d'Odessa, ils parlent de patriotisme russe, et passent leur religion sous silence ; le seul fait qui puisse la rappeler à leurs pensionnaires, c'est que, chez eux, on fait maigre aux jours catholiques : simple affaire de cuisine, semble-t-il2. Il se peut qu'ils demandent à ne plus relever des universités de l'État; qu'ils dénoncent les opinions de beaucoup de professeurs de ces universités; qu'ils insinuent que celle de Paris a dû tout son éclat à leur collège de Louis-le-Grand ; mais ce qu'ils en disent n'est que pour le bien de la Russie ! En fait, leur rôle est seulement de préparer le terrain et d'affaiblir, par « le spectacle de leurs vertus, l'autorité de leur science, leur zèle pour leurs élèves4 », le préjugé anti-catholique dans des milieux où d'autres agiront plus librement.
Ces autres propagandistes, ce sont rarement les outchitels ou les gouvernantes ; outre que, dans les familles où ils vivent, ils ne sont pas libres, ils sont divisés d'opinions. Dans les pensions dirigées par des prêtres, la propagande, si elle existe, est aussi prudente que chez les Jésuites. Chez l'abbé Nicolle, à Pétersbourg, on prie, on lit l'Évangile en latin; les élèves servent la messe latine 5, mais le pope vient, à certains jours, leur enseigner le catéchisme orthodoxe; si ce pope a peu de prestige à
i. Voir Pingaud, Les Français en Russie, pp. 317 et suiv.