‹ La Culture française en RussieChapitre 230 sur 518 · Voir plus loin, p · texte numérisé non relu

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pouvait ne plus penser au Christ — autant elle suscitait de rêves de progrès politique. Nous retrouverons donc les lecteurs de nos philosophes dans les rangs des conjurés qui tenteront une révolution en 1825; mais avant de les suivre jusque-là, il npus faut revenir à leurs aînés, aux élèves de Romme et de Laharpe qui, maintenant arrivés à l'âge d'homme, tentent par en haut cette rénovation de la Russie à laquelle travaillent, par en bas, nos propagandistes de droite et de gauche.

x^lexandre Ier a souvent été appelé « un accident heureux » ; son règne n'est pourtant que la suite de celui de Catherine IL C'est pour réaliser ses rêves de progrès que sa grand'mère l'a fait élever par Laharpe; c'est parce qu'elle compte sur lui pour « réformer l'édifice informe de l'Empire /> que la Russie l'acclame avec tant d'enthousiasme. N'a-t-il pas, en effet, avec autant d' « européanisme » que Catherine, l'avantage sur elle d'être né Russe, c'est-à-dire de pouvoir oser là où elle a dû reculer?

En fait, il a bien du Russe les engouements et l'inconstance; mais, par le reste, il est un Européen, on ne sait d'où. Il a reçu une éducation française, mais qui lui a été donnée par un Suisse. Il est, d'autre part, Allemand par le sang, l'aspect physique, cet air de simplicité qui est souvent « une imposture délicate », la ruse patiente qu'il a déployée à l'égard, non seulement de Napoléon, mais de ses propres ministres. Du mélange de ces traits et des craintes qui le poursuivent sur ce trône taché du sang de son père, résulte quelque chose de fuyant, d'indécis, que les Occidentaux ont appelé tantôt mobilité slave, tantôt perfidie grecque, et qui rend ses inspirations fort difficiles à suivre.

A n'en juger que sur ses opinions de Grand-Duc, il devrait suivre, Empereur, une politique tout entière animée d'idées françaises; combien de fois n'a-t-il pas dit ou écrit qu'il applaudissait aux succès et aux lois de la République, que son rôle

1. Paul Stroganof, cité par Schilder, Histoire d'Alexandre Jer, I, p. 146.

serait de ménager le passage entre le despotisme et la liberté russe; que, les élections faites, il se retirerait dans un asile paisible des bords du Rhin1? Pourtant, quand il est libre d'agir à sa guise, les gens dont il s'entoure sont presque tous des anglomanes dont l'anglomanie est faite surtout de haine de la France; Novossiltsof et Kotchoubey, tous deux élevés en Angleterre, partagent, à notre égard, les opinions des Vorontzof2. Les livres que Ton fait venir d'Occident — tout règne à prétentions réformistes commence par des achats et des traductions de livres étrangers — sont donc anglais ou allemands; de la même façon, Catherine II, aussitôt montée sur le trône, avait fait venir de Londres la Grande Charte. Mais bientôt, et toujours comme sous Catherine II, on revient aux livres plus clairs des Français. C'est dans l'ouvrage de de Lolme qu'on étudie la constitution anglaise, et si Bentham, seul de tous les non-Français, continue à être admiré, c'est que l'ancien secrétaire de Mirabeau, le Genevois Dumont, l'a traduit, arrangé, commenté3. En même temps, dans les plans des réformateurs, nous voyons les idées françaises, peu à peu, se substituer aux autres. Le rêve des anglomanes, c'est la création d'une Chambre des Lords russes; or, ce qui sort de leur vague travail constitutionnel, c'est une espèce de « Sénat conservateur », pour lequel Alexandre n'aura pas plus d'égards que Napoléon pour le sien. Puis les réformes sociales passent au premier plan, et leur avocat, c'est Popo Stroganof qui, dans le gouvernement, représente, à lui tout seul, la « bande de Jacobins » que dénonce Derjavine4; mais ses conversations avec Alexandre et ses mémoires sur la nécessité d'abolir ou de restreindre le servage n'aboutissent qu'à

1. Lettres à Kotchoubey, à Laharpe; conversations avec Czartoryski, etc. — Voir article de Sémevski dans la Revue historique, IX.

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