‹ La Culture française en RussieChapitre 233 sur 518 · Cogordan, Joseph de Maistre, pp · texte numérisé non relu

Cogordan, Joseph de Maistre, pp

2. Voir dans Piatkovski, le Développement de la culture russe, II, p. 79, le discours du comte Séverin Potocky, à l'inauguration de l'Université de Kharkof fondée, ditil, à l'instar d'Oxford et de Cambridge.

constitutionnelle : pourquoi les aurait-il eues, lui que les aristocrates méprisaient pour son origine?

Il sait, du reste, s'accommoder aux circonstances. Avant Tilsitt, il participait à la rédaction d'un projet de Chambre des pairs héréditaires. Après Tilsitt, et surtout après Erfurth — dont il revient parlant. français mieux qu'auparavant l — il considère que la formation d'une aristocratie à privilèges politiques serait funeste à l'État. Ce qu'il veut, c'est d'abord la création d'un Conseil d'Etat sur le modèle napoléonien. Ce Conseil fera les lois, les soumettra à l'Empereur, puis à une Douma de l'Empire, formée de délégués des assemblées provinciales. Comme notre Corps Législatif, cette Douma adoptera ou rejettera ces lois, mais sans les discuter; toute initiative lui est rigoureusement interdite. Le rôle de notre Sénat conservateur sera attribué au vieux Sénat russe, mais modifié par l'adjonction de députés de la noblesse. Les ministres seront responsables devant une Haute Gourde justice, mais l'Empereur ne cessera pas pour cela d'être autocrate; de sorte qu'il semble que cette constitution ne soit, comme celle d'à présent, qu'une simple expérience, qu'une limitation de pouvoir toujours révocable2.

En ce qui concerne la législation civile, on assure que Spéranski, à son retour d'Erfurth, était disposé à introduire en Russie, en bloc, le Code Napoléon. Il y fallait pourtant une adaptation que Spéranski poussa rapidement. Le 1er janvier 1809, il soumit au Conseil d'Etat les dispositions nouvelles sur le régime des biens; le 1er janvier 1810, ce fut le tour de celles qui concernent les personnes : la troisième, celle des contrats, ne vint que beaucoup plus tard, après l'exil, puis la rentrée en grâce de son auteur. En tout cas, pour les deux premières, le travail avait marché avec une rapidité qu'explique ce fait que, négligeant le droit russe antérieur, Spéranski avait simplement

1. Souvenirs de Rosenkampf, Antiquité russe, 1894, novembre, p. 402.

2. Sémevski, Revue historique, IX. — Maxime Kovalevski, La crise russe, p. 35.

puisé dans les codes français, en déguisant ses emprunts, de temps en temps, sous d'imaginaires références russes1.

Dans le domaine de l'instruction publique, Spéranski a de même marqué son passage au pouvoir par d'importantes innovations. L'attribution de tchines aux diplômes universitaires semble de son cru, mais il a imité le système français des Écoles spéciales, en créant dans le Corps des voies de Communication, une sorte d'Ecole polytechnique, ou, plus exactement, des Ponts et Chaussées; les professeurs en étaient, pour la plupart, des ingénieurs français qu'on retrouve plus tard à la tête de services importants2. Enfin, le lycée napoléonien passe en Russie, non pas directement de France, mais de Pologne; c'est probablement la création du lycée de Varsovie, dans un ancien palais des rois de Pologne, qui provoque la création, on 1810, d'un lycée dans le palais impérial de Tsarskoié Sélo. Dans cet établissement « qui vaut mieux que toutes les universités », écrit Spéranski, et qui doit, dans sa pensée, devenir le séminaire de la Garde et des hautes administrations 4, c'est l'esprit de notre xvme siècle qui règne, avec des additions napoléoniennes. L'internat doit y être rigoureux, la discipline sévère, mais sans châtiments corporels — le Lycée est le seul endroit de Russie où l'on ne fouette pas — et les programmes diffèrent des nôtres seulement en ce qu'ils attribuent plus de place aux langues étrangères, et tout d'abord au français qu'enseigne le propre frère de l'Ami du peuple, M. Marat de Boudry. Il faut ajouter, du reste, que programmes et règlements — ainsi qu'il arrive souvent en Russie — - furent fort mal observés à Tsarskoié Sélo; le Lycée tourna très vite en une sorte « d'École du

1. Rosenkampf, Souvenirs.., — Filippof, V Empereur Nicolas Jer et Spéranski,, Annales de UUniversité de Iourief, 1897, II. — Journal du ministère de V Instruction publique, 1900, janvier, article de Kourdinovski.

2. Archive russe, 1905, III, pp. 242 et suiv. — Pingaud, Les Français en Russie, p. 283.

3. Voir Grot, Pouchkine au Lycée, ses camarades, ses maîtres, pp. 30, 222, etc.

Palais », çl'allures fort libres, où' les professeurs contribuèrent moins à la formation des élèves que la bibliothèque mise à leur disposition, celle de Catherine IL Or, elle était composée presque uniquement de livres français, et cette circonstance n'a pas été sans quelque rapport avec la bonne fortune qui a fait sortir du Lycée, dès sa première promotion, le premier grand écrivain de la Russie, Alexandre Pouchkine 4.

On sait comment finit le ministre de l'alliance française ; dès qu'elle menaça de se rompre, il tomba du pouvoir. Aussi bien avait-il été combattu avec acharnement, dès le premier jour, par tous les gallophobes qui faisaient l'opinion à Pétersbourg. De même que les officiers s'étaient lamentés, après 1807, sur les épaulettes qu'on avait ajoutées à leur tenue « pour leur mettre les Français sur le dos * » ; de même, la noblesse avait mal pris la valeur nouvelle attribuée aux diplômes des universités2; de même les lettrés avaient dénoncé l'importation humiliante de lois étrangères. « Nous ne sommes pourtant pas soumis au sceptre d'un conquérant! s'écriait Karamzine. Nous ne sommes ni la Westphalie, ni le royaume d'Italie, ni le grand-duché de Varsovie!... Faut-il que les Russes forment un État puissant et indépendant depuis au moins mille années pour se déclarer des sots et soumettre leur tête grise aux élucubrations faites à Paris par cinq ou six avocats et jacobins3 ! »

Pourtant, Spéranski parti, la plupart de ces « élucubrations » ont subsisté, et l'on ne peut dire que c'ait été au détriment de la Russie. C'est donc qu'elles n'étaient pas aussi contraires au génie russe que Karamzine le croyait, et le fait est que, dès ce temps, un observateur clairvoyant s'en doutait. « J'ai cru longtemps que le peuple était contraire aux Français, écrit Joseph

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