‹ La Culture française en RussieChapitre 235 sur 518 · CHAPITRE XX LA GALLOPÏÏOBIE · texte numérisé non relu

CHAPITRE XX LA GALLOPÏÏOBIE

Son caractère au commencement du xixe siècle. L'hostilité contre Bonaparte, les illusions, les défaites. Les essais de réconciliation et leur échec.

Les gallophobes étrangers et russes : Stein, Rostoptchine, Mouraviof-Apostol, Ghichkof. Le rajeunissement des anciennes déclamations.

Les résistances de la société, des lettrés. L'impossibilité de se détacher de la culture française.

Puisque la gallomanie continue, sa contre-partie doit durer aussi. Les gallophobes répètent, dans ces premières années du xixe siècle, tout ce que nous leur avons entendu dire au xvine siècle; toutefois, les victoires de Napoléon et l'approche de ses aigles mettent dans leurs protestations une note nouvelle; «lies sont politiques maintenant plutôt que sociales ou littéraires.

Nous avons dit les sentiments suscités en Russie par le début de la Révolution, puis par la Terreur. Quand le Consulat arriva, il sembla aux Russes que le cauchemar était dissipé ; et qu'après la fin de la Révolution menaçante, il ne restait plus qu'à jouir de la Révolution fécondante. Le meurtre du duc d'Enghien, puis la proclamation de l'Empire changèrent ces dispositions. « Je n'ai vu dans la farce du couronnement, écrit le comte Markof, qu'un hardi et insolent coquin, entouré de quelques plats et bas coquins; qu'une nation nombreuse, mais totalement

démoralisée...; que de lâches valets qui se sont mis à la place de leurs maîtres *. » A la vérité, ce sont les émigrés qui parlent par la bouche de Markof ; mais d'autres Russes, qui ne les aiment guère, jugent de même. « Je dirai franchement, écrit Rostoptchine, qu'à mes yeux Bonaparte a été un grand général après ses campagnes d'Italie et d'Egypte, bienfaiteur de la France quand il enchaîna la Révolution.... » Le malheur est qu'il ne l'ait enchaînée que pour lui. « Cela ne valait pas la peine de faire périr deux millions d'hommes et de commettre mille horreurs sacrilèges pour faire d'un capitaine un Empereur et Roi2! » De leur côté, les libéraux ne croyaient plus à leur idole depuis le Consulat à vie. « J'avoue être fâché pour Bonaparte, écrivait dès lors le prince A. I. Yiazemski, qu'un homme aussi prodigieux ait toujours son petit bout d'oreille qui paraît. Pourquoi se faire élire à vie, quand le Corps législatif ne proposait que la continuation du Consulat pendant sept ans3? » En 1804, ces mêmes libéraux pensent que « Bonaparte n'est plus qu'un des tyrans les plus fameux que l'histoire ait produits4 ». C'est du moins ce que dit à Laharpe Alexandre Ier qui, comme on sait, est le seul républicain de son empire.

Il aurait pu néanmoins vivre en paix avec ce tyran qui ne le menaçait pas; mais précisément parce qu'il était plein d'idées occidentales, il était impatient de jouer un rôle dans la crise de l'Europe, et pour le même motif, la société russe partageait son désir. Zurich n'avait pas guéri ses illusions ; de même que les officiers de Souvarof, en Italie, parlaient de leur entrée prochaine à Paris « comme d'une partie de plaisir infaillible 5 », de même les courtisans d'Alexandre n'admettent pas la possibilité

Page 1