Cogordan, Joseph de Maistre, p
d'un échec. L'émigré d'Allonville assure avoir entendu le gros général Markof , le frère de l'ambassadeur, se plaindre du gouvernement français qui le soupçonnait de vouloir débaucher des officiers; pourquoi diable y aurait-il songé? « Je ne voudrais qu'un régiment de gardes russes pour culbuter toute cette armée. Bonaparte eslune bête qui n'y entend rien; j'ai vu de ses grandes manœuvres, cela fait pitié! Faisons la guerre à ces gaillards-là; vous verrez comme nous les bousculerons1! » Et la victoire paraît si sûre que d'avance on partage le butin. « Que ferons-nous des Parisiens? demande un gentilhomme de la steppe.... Quant à moi, je suis bien décidé à en emmener une bonne partie pour peupler mes déserts. En attendant, buvons à la santé de cette canaille 2 ! »
Nous pouvons suivre, dans le Journal de Jikharef , les impressions des Moscovites en 1805. L'Empereur est arrivé à Yilna, les belles Polonaises lui font fête; il est à Berlin, les Berlinoises portent ses couleurs3. De son côté, l'armée est pleine d'ardeur; Rostoptchine explique, au Club, qu'il suffît de dire au soldat russe : « Pour Dieu! pour le Tsar! pour la patrie! », et qu'alors rien ne peut l'arrêter. Sur ce, le porte-drapeau retraité Parkourof se met à hurler : « Où est-il, ce gueux de Bonaparte? Je vous l'amènerai au bout d'une corde! » et Vassili Pouchkine, qui l'écoute, se met aussitôt à rimer ;
Quel est donc ce héros? ce guerrier redoutable?
— Pouvez-vous l'ignorer? Jadis, pendant trois mois,
Il servit dans la Garde, intrépide, inlassable ;
Puis, ses chevrons gagnés, il fut ramer ses pois,
Et depuis vingt-cinq ans, souvent vainqueur aux cartes,
Il promène ses chiens, déguste sa vodka,
Et bat ses paysans. Gare a toi, Bonaparte,
Car nous en possédons cent mille comme ça 4 !