Id., pp. 172, 203, etc
On règle déjà le menu du banquet qui fêtera la victoire quand arrive une nouvelle qu'on se dit à l'oreille. « Est-il possible! Les Russes si longtemps vainqueurs1!... » Mais la stupeur et le chagrin passent vite. « On ne peut pas gagner toujours, écrit Jikharef; nous avons perdu du monde, mais nous avons de quoi le remplacer! Et puis ces coquins d'Allemands, qui nous ont lâchés au milieu du feu, en ont perdu plus que nous ! » Et déjà des gens graves assurent que, s'il y a eu échec, c'est que l'Empereur l'a voulu, et qu'il faut avoir confiance en lui. Alors, pourquoi pas de banquet? On le donne donc, en l'honneur du prince Bagration, et c'est celui que Tolstoï a décrit dans Guerre et Paix*.
Cependant la guerre continue. Russes et Français se rencontrent en Dalmatie, où ceux-ci sauvent du kandjar des begs bosniaques, à raison de deux sequins par tête, un certain nombre de prisonniers russes3 : de la même façon, quelques années plus tôt, à Naples et à Corfou, les Russes avaient sauvé les garnisons françaises4. Puis on se rencontre en Prusse où les Russes, arrivés pour recueillir les débris de l'armée qu'ils avaient crue invincible, sont refoulés à Eylau, battus àFriedland, mais pourquoi, on le sait bien à Pétersbourg : les mangeurs de saucisses ont encore vendu à Talleyrand les plans de leurs alliés5.
Là-dessus, les deux empereurs confèrent, à Tilsitt, et tout de suite, comme sous Paul Ier, leur trêve tourne en alliance ; mais sans que l'espèce de fraternité militaire qu'ils font mine de vouloir établir entre leurs armées aille plus loin que leurs ordres précis. « L'esprit de 1812 était déjà en nous, » écrira plus tard l'ancien aide de camp de Bagration, Denis Davydof «.
1. Jikharef, p. 225. — Antiquité russe, XXIX, p. 262, Journal de Karatyghine.
2. Jikharef, pp. 205, 224, 225, 233, 322. — Guerre et Paix, T. I de la traduction française.
3. Mémoires de V Académie serbe, documents recueillis par M. Gavrilovitch, p. 198.