Centinela contra los Franceses, Madrid
4. Ghichkof, cité par Tikhonravof, Littérature russe des XVIIIe et XIXe siècles, ï, : p. 356.
dans nos modes, la ruine de l'énergie nationale, et concluent qu'il faut, pour le salut de la Russie, de l'Europe elle-même, reprendre, avec plus d'ardeur, la lutte engagée par les gallophobes du xviiie siècle.
Le salut de l'Europe, c'est, à vrai dire, celui de l'Allemagne, et les réfugiés politiques sont seuls à s'en préoccuper sérieusement. Pourchassé par Napoléon, retombé, à Pétersbourg, sous une tyrannie française d'un autre genre, Stein s'épuise à démontrer à ses hôtes qu'ils n'ont pas besoin de « prendre pour modèle la nation la plus efféminée d'Europe » ; que leur intérêt est de revenir au kaftan national, de remettre à Moscou leur capitale, et de donner, à leurs rapports avec les étrangers, « une meilleure direction » ; c'est-à-dire de substituer à l'éducation française l'éducation allemande, et cela, d'ailleurs, sans excès de zèle1. Il faut à Stein, en effet, des Russes ni trop, ni pas assez éduqués; dans le premier cas, ils pourraient devenir gênants; dans le second, rentrés dans leur « splendide isolement » de jadis, ils oublieraient ce que l'Allemagne attend d'eux.
Les gallophobes russes, eux, ne voient pas si loin : ils se contentent de décrire à leurs compatriotes, comme au xvme siècle, mais en fonçant les couleurs, les innombrables ridicules du Français. Sa tête, dit Rostoptchine, n'est qu'un moulin à vent, une maison de fous; sa vocation nationale, c'est Fart de se costumer et de se grimer. « Prenez un Français au hasard, et faites-le passer à la presse; il en sortira un perruquier2. » Leur histoire elle-même n'est qu'une comédie qu'ils ont tournée en tragédie. « Ils ont fait mourir leur Roi — un père ! — coupé les têtes comme des choux, proclamé la liberté, l'égalité, pour que personne n'osât plus ni montrer le nez, ni ouvrir la bouche. Non contents de ces exploits, ils se sont mis à piller
1. Archive russe, 1866, p. 1502. — Id., 1871, pp. 0127, 0128.
2. Archive Vorontzof, VIII, passim. — Archive iwsse, 1876, III, p. 135.
les Allemands, les Suisses, les Italiens, les Espagnols, en leur disant : « Après, vous nous direz merci1! » Et ils comptent bien que le tour des Russes ne tardera pas.
Dès à présent, ils les attirent par le prestige de Paris et de ses plaisirs, puis les renvoient « dépouillés de tout l'or qui, en Russie, aurait fait vivre tant de personnes ». Quant aux Russes qui ont le bon sens de rester chez eux, des Français se mettent en route pour les y dépouiller, et — chose étrange — leurs futures victimes les accueillent à bras ouverts. « Qu'il arrive un Français échappé à la potence, on se l'arrache, et lui, il fait des façons; il se dit prince ou gentilhomme, ruiné pour sa fidélité au Roi, à sa foi, et il n'est, en réalité, qu'un laquais, un boutiquier, ou un prêtre interdit.... Bavardant à tort et à travers, il n'a ni honte ni conscience; il vous fait des contes avec sa langue, tandis que ses mains travaillent à attraper quelque chose2. » En définitive, leur bavardage et leurs babioles ruinent la Russie. « Nous les battons avec nos armes, écrit Chichkof, et eux, ils nous subjuguent avec des comédies, de la poudre de riz et des peignes3. »
Encore si la mode française embellissait les Russes, mais elle est laide, incommode et même indécente. Là-dessus Rostoptchine est inépuisable; les dames, « vêtues comme notre grand'mère Eve, vraies enseignes de bains ou de charcuterie », reviennent constamment dans ses pamphlets : « Regarde un peu, dit son héros Bogatyref à la vieille Nabatova, comme tu es fagotée! Tu devrais couvrir ta misère un peu plus chaudement, à la façon de tes grand'mères.... Le vent te souffle dedans de tous les côtés, comme dans un appartement vide.... Quelle idée d'apparaître en Vénus sortant du sein des flots! »
Autre façon, plus dangereuse, d'exploiter la Russie. « Un