Tikhonravof, ouvr. cité, III, I
Russes de la culture française, ce serait « les priver de tout ce qui est joli, aimable, intéressant i », et que, d'ailleurs, l'essayer, c'est perdre son temps. Un anonyme l'a expliqué dans une réponse à la comédie de Krylof, la Boutique de modes :
« Tu as su peindre avec art ce que, pour notre malheur, nous rencontrons tous les jours, mais quel profit a-t-on tiré de ton tableau ? As-tu changé l'avis de nos beautés? Leur as-tu appris à se couvrir ne fût-ce que d'un mouchoir? Leur as- tu fait parler russe? Pas du tout. Je suis allé au théâtre où l'on jouait ta pièce : tout le monde parlait français; les dos étaient décolletés plus bas que d'habitude.... La mère et la fille, à moitié nues, te criblaient de reproches.... Les oncles, les frères, les maris, les pères, les cousins, tous à demi Russes, te blâmaient en mots à demi français 2. »
Cette résistance des mondains est appuyée par les lettrés que les gallophobes prenaient à partie, eux aussi, pour leur manque d'originalité russe. « Le mot russe, employé mal à propos, me donne des nausées, écrit Batiouchkof.... Ils sont des milliers à bourdonner : c'est russe! russe! russe! J'en suis enragé.... » Comment pourrait-on ne vivre que par et pour la langue russe? « Elle est gauche, lourde, mal dégrossie; elle sent le tatar.... Qu'est-ce que ces oui, chtchui, chii, chtchii, proui, troui?... Excuse ma colère, mais je viens de lire Pétrarque3. » Une autre fois, accusés d'ignorer le passé de leur pays, ils s'abritent derrière Jean-Jacques, dont l'avis était « qu'il y a des pays dont l'histoire ne peut être lue, à moins qu'on ne soit un imbécile ou un homme d'État ». Néanmoins, les plus cultivés d'entre eux s'intéressent aux travaux historiques de Karamzine, et Batiouchkof lui-même est loin d'admettre vraiment que la langue de ses vers soit, comme il l'a dit un jour, une balalaïka grinçante. Ce que veulent les lettrés gallomanes, c'est ne pas être ramenés de force à une culture russe qui n'a peut-être,