Messager dramatique, 1808, VIII, p
3. Lettre à Gniéditch. Voir article de Pypine, dans le Messager d'Europe, 1897, V, p. 291.
jamais existé. « Qui n'aime pas sa patrie est un monstre, confesse Batiouchkof, mais peut-on aimer l'ignorance? peut-on aimer les mœurs dont on est séparé par des siècles, et, plus encore, par tout un siècle de civilisation1? » Peut-on, d'autre part, vivre uniquement du peu d'européanisme déjà importé en Russie, et de ses fruits encore verts? « Voilà trente ans, fera dire Pouchkine à l'une de ses héroïnes, qu'on nous reproche de ne pas lire du russe.... Le fait est que nous en lirions volontiers, mais que notre littérature n'a pas un siècle, et qu'elle est pauvre : cependant, en France, en Angleterre, en Allemagne, les livres se succèdent, chacun plus intéressant que le précédent.... Toutes ces plaintes me rappellent celles des marchands qui s'indignent de ce que nous achetons nos chapeaux chez Sichler, et non chez les modistes de Kostroma2. »
En définitive, il vaut mieux, selon l'expression de Zavadovski, se nourrir de pain étranger que de croûtons nationaux, d'autant plus qu'il n'est pas prouvé que ce pain fasse de mauvais patriotes. Dmitrief rappelle que nul écrivain n'a commis plus de gallicismes que Karamzine, et que pourtant — au lieu de « viser dans les Sieyès », comme l'ont dit de mauvais plaisants — il est un fervent défenseur de la tradition nationale3. Vassili Pouchkine assure qu'il est bon chrétien, bien qu'il ne veuille pas brûler son Voltaire. Et tous répètent : « Pour préférer le bordeaux au kvas, sommes-nous des traîtres 4? »
La crise qui approche montrera ce que valent les accusations des uns, les répliques des autres. Il semble bien, en tout cas, qu'on ne renoncera pas à des formes qui sont celles mêmes de la civilisation; que les dames ne se remettront pas en kakochnik et en sarafane, ni les lecteurs de nos philosophes aux Vies des saints orthodoxes; que l'histoire ne rebroussera pas