Batiouchkof, Épître à Dachkof
pas leurs maisons ; ou, s'ils les retrouvent, les chambres y sont saccagées, les saintes images souillées d'inscriptions obscènes, les bibliothèques vides, ces bibliothèques formées de leurs meilleurs auteurs, que les Français ont employées probablement à faire cuire leur soupe. Anéantis, les livres de Vassili Pouchkine, de Karamzine, de Miatlef, de Soltykof; anéantie, cette collection de Boutourline dont Joseph de Maistre et Mme Vigée- Lebrun avaient parlé avec admiration. Les Français sont venus jusqu'à Moscou pour y détruire ce que les mains pieuses de lettrés russes avaient sauvé du Paris de 1793; ils ont accompli eux-mêmes cet auto-da-fé de leurs œuvres que, depuis longtemps, par rhétorique plus que par conviction, réclamaient les gallophobes *.
Ceux-ci exultent maintenant; ils démontrent que, moralement, la Russie est cent fois plus haut que la France; que, désormais, c'en est fini des séductions françaises ; que « les folles Laïs du boulevard » n'attireront plus l'innocent voyageur russe; qu'on n'entendra plus, dans les rues de Moscou, le répugnant « Bonn jour, MoussiéJ » en place du loyal « Zdravstvouj, brat V » Déjà le Pont des Maréchaux se russifie; Rostoptchine note avec joie que ses boutiques, A la Corbeille, Au Temple du goût, sont maintenant tenues par d'honnêtes Karp Maïkof, Abram Grigorief, etc. 3. Les gallomanes, de leur côté, baissent la tête; tout ce qui leur était cher a disparu, toutes leurs illusions sont dissipées. « Les actes épouvantables des Vandales — je veux dire des Français — ont bouleversé ma petite philosophie, écrit Batiouchkof.... Sur qui fonder des espérances maintenant? par quoi se consoler? » Il n'y a plus qu'à oublier les rêves de la paix dans l'ivresse de la guerre, qu'à rendre barbarie pour barbarie. Et le pauvre Batiouchkof
1. Souvenirs de Nicolas Mouraviof, Archive russe, 1885, III, p. 406. — Joseph de Maistre, Correspondance diplomatique. — Lettres de Batiouchkof, de Karamzine, etc., passim. — Cf. Pingaud, Les Français en Russie, p. 373.