Ouvr. cité, H, p
rester insensibles à de certains tableaux? « Les Russes ne se conduisent pas, écrit Mlle Volkova, comme il faudrait pour l'honneur de la nation.... Les détails que j'ai pu entendre me font une si horrible impression que la fièvre me saisit. Je me sauve dès qu'on touche à ce sujet1. » On se sauve donc, mais ce n'est pas pour n'y plus penser; discrètement, on vient au secours des prisonniers. « Les dames savaient, dit l'aide-major Roy, s'informer avec adresse de nos besoins les plus pressants, et bientôt du linge, des vêtements chauds, du vin, envoyés par une main inconnue, arrivaient à l'adresse de l'un d'entre nous2. »
Cependant, pour sauver « l'honneur de la nation », la charité ne doit pas s'arrêter aux secours matériels. Comme Batiouchkof tout à l'heure, les prisonniers n'ont plus foi ni dans l'avenir, ni dans l'humanité, ni dans la civilisation; il faut leur porter <Jes paroles consolatrices. Mais comment s'y prendre? D'abord, ces déguenillés ne tolèrent pas qu'on médise de Napoléon devant eux ; or, les Russes ne peuvent se tenir d'en parler, et c'est justement en le qualifiant de « despote funeste à tous les peuples » qu'ils trouvent des raisons de se rapprocher des Français. Ils s'étonnent donc, selon l'expression d'un émigré, « de cette insensibilité dégradante d'une armée démoralisée par son chef3 ». Mais, après tout, la fidélité au malheur en impose, et les Russes se résignent si bien à ce napoléonisme tenace que certains se laissent traiter, sans se fâcher, de « stipendiés d'Albion! »
Ils passent moins facilement sur certains défauts d'éducation. Beaucoup d'officiers, qui sont peut-être des héros, jurent
par trop héroïquement4 : les « B ! » et les « F..... ! » nichent
dans leurs rudes moustaches. Comment les élèves russes de nos
1. La Moscou de Griboiédof, d'après les lettres de Marie Volkova, dans le Messager d'Europe, 1874, août.