Voyage d'un officier français prisonnier
la bibliothèque, Y Encyclopédie, Marmontel, Boileau, Molière, la Nouvelle Héloïse, Racine : à Astrakhan, on vous apportera même « un parallèle manuscrit, dans le goût de Fontenelle, entre Corneille et Racine », et si vous vous avisez de discuter littérature française avec votre hôte, vous risquez fort de n'avoir pas le dernier mot1.
Cet hôte n'entend pas, d'ailleurs, vous garder en chartre privée; vous irez et viendrez à votre guise; lui-même il vous conduira chez des voisins, pour votre plaisir et aussi pour le sien; il est bien aise de montrer son Français, surtout quand, chez ces voisins, on pourra rencontrer des Polonais dont certaines illusions ont besoin d'eau froide. Partout, la réception sera cordiale, et d'ailleurs, plus ou moins fastueuse selon le tchine du maître de la maison. A Saratof, Roy est invité, chez le gouverneur, à une fête qui semble bien avoir été donnée en l'honneur d'une victoire russe, mais on a eu soin de ne pas l'en instruire. Dès l'entrée, il est émerveillé au point de s'élever d'un coup jusqu'à la suprême hyperbole : « On se serait cru au milieu d'un des plus élégants salons de Paris! Toutes les dames portaient des toilettes à la dernière mode de France, et dans la conversation, ou plutôt dans l'agréable bourdonnement qui régnait entre elles, on n'entendait parler que le français, avec une douceur et une pureté d'accent qui rappelait la meilleure société parisienne. » On promène Roy dans les groupes ; on lui montre un germanomane qui parle peu et rêve de s'échapper pour fumer une pipe, un anglomane qui sifflote des mots sans doute anglais et s'irrite de ne pas être compris : on le présente enfin aune nuée de gallomanes qui ont « l'aisance, la grâce et la légèreté des Français » et ne manquent jamais, coûte que coûte, « l'occasion d'un bon mot, d'un calembour, d'un compliment aux dames » . Mais voilà que le concert com-