Voyage d'un officier français prisonnier
mence : Méhul et Boïeldieu en font tous les frais; les dames chantent des romances « avec une perfection étonnante », qu'elles dépasseront encore, s'il estpossible, au vaudeville. « Je fus émerveillé du tact, de la finesse, avec laquelle les nuances les plus délicates de notre langue étaient rendues4. »
Chez le propriétaire Chiriaief, au fond de l'Oukraïne, c'est un autre style. Laflize y trouve une nombreuse société mi-russe, mi-polonaise. Les vieux Polonais ont de terribles moustaches; ils sont habillés en houzards, avec des bottes rouges ; les jeunes sont, comme les Russes, en bas de soie et fracs de toutes les modes connues depuis 4799. Des dames, les unes, trop décolletées, trop ornées, trop fardées, sont des Polonaises ; les autres, raides dans leurs fauteuils, et douées, pour la plupart, d'un majestueux embonpoint, sont des Russes. Quant aux jeunes filles, elles parlent français beaucoup mieux que leurs mamans; elles ont, dans leurs toilettes un peu surannées, « l'air de déesses de l'Olympe »; presque toutes, elles sont jolies, mais les Polonaises ont peut-être plus de grâce. D'un camp à l'autre, on s'observe; les vieux se lardent d'épigrammes, à mi-voix; les jeunes n'en dansent pas moins, sans souci des nationalités, avec un entrain qu'admire Laflize, mais dont quelques mères sont mécontentes. Il faut voir leur grimace quand Hedwige sourit à Boris, ou Nadia à Stanislas2.
Les Français voudraient bien n'être pas toujours les obligés, mais ils n'ont pas d'argent — les Cosaques y ont mis bon ordre — et qu'en feraient-ils? Heureusement, la Russie est si neuve qu'on y trouve, avec un peu de souplesse, mille occasions de se rendre agréable ou utile.
D'abord, en qualité de professeur : c'est la grande ressource
1. Roy, II, pp. 116 et suiv. Il est à noter que sa description reproduit exactement un certain nombre de traits de Batiouchkof dans sa Promenade à Moscou.