Chronique des petits théâtres de Paris
4. Mémoires de Jirkiéviteh, de Maievski, d'Edouard de Lôwenstern, etc.
5. Archive russe, 1871, I, pp. 28, 29. Souvenirs de Fone Bradke.
foule innombrable des Parisiens, des prêtresses de Vénus, des vieux royalistes, voilà maintenant tout ce que nous pouvons faire1. »
En passant, il voit, lui aussi, le Palais-Royal, mais il n'insiste pas sur sa description, de peur, dit-il, de faire pleurer Vassili Pouchkine en lui rappelant de trop chers souvenirs ; il se contente d'un couplet dans lequel il rend, à la Parisienne, avec usure, tous les hommages que nos prisonniers de 1812 ont pu mettre aux pieds des dames russes.
« Tout en elle enchante; — sa démarche, sa taille fine, — ses bras à demi nus, — ses regards pleins de tendresse, — les sons ravissants de ses lèvres — et son langage passionné, — tout, en elle, est ensorcellement — et son pied, cher ami, — est l'œuvre des Grâces. »
Mais voici des images plus sérieuses ; sa promenade a conduit Batiouchkof devant la colonne Vendôme, puis aux Invalides.
« Je vois avec une joie indicible nos grenadiers russes devant la colonne où sont représentés Ulm, Austerlitz, Friedland, Iéna.... Avec plus de plaisir encore, je les vois se promenant avec les invalides, sur la terrasse qui précède leur hôtel. »
Enfin, il faut songer aux belles-lettres; ses correspondants attendent de Batiouchkof autre chose que de galants madrigaux ou des effusions patriotiques.
« Pourquoi, vous dites-vous, ne nous parle-t-il pas de littérature, du Lycée, des savants illustres, des hommes d'esprit, des poètes ; en un mot, des hommes auxquels nous, habitants des rives de la Neva, nous devons d'heureux instants, et dont le nom seul éveille en nous mille souvenirs agréables, mille idées? »
Hélas! pèlerin armé, Batiouchkof n'a pas les loisirs de Karamzine. Il peut aller à l'Académie, y entendre le jeune Villemain, prodige d'éloquence et d'esprit, haranguer Tempe* reur de Russie et le roi de Prusse; mais il n'ose pas, comme
1. La plupart de ces passages de Batiouchkof ont été traduits par M. Louis Léger dans sa Littérature russe, pp. 3&0 et suiv.
Karamzine, aborder ces immortels dont la Russie lettrée vénère les noms. Pour les approcher, les jours suivants, le temps lui manquera. Déjà les tambours battent; il lui faut reprendre, sans joie, la route de la terre natale.
Quels sentiments cette première invasion russe laisse-t-elle derrière elle? Ils sont très mêlés. Sur la route de Nancy, Jirkiévitch rencontre des hussards qui ne lui adressent pas précisément des sourires1 ; et, dans les campagnes, le souvenir des brûleries des Cosaques vivra longtemps. Par contre, dans les villes, les rancunes sont oubliées. Quand le prince Volkonski, gouverneur de Reims, va retourner en Russie, la ville lui offre une boîte d'or, enrichie de brillants, avec l'inscription « Au prince Volkonski, la ville de Reims reconnaissante2 » ; il l'accepte en pleurant, et le lendemain de son départ officiel, il ne peut se tenir de revenir incognito pour un dernier adieu à ses chers Rémois. A Paris, le jeune Hippolyte Auger, qui a piloté des officiers russes pendant six semaines, ne se décide pas à les quitter. Ses amis le présentent donc au Grand-duc Constantin qui le fait aussitôt sous-lieutenant dans la Garde. Avec son régiment, il part pour Pétersbourg où il passe le temps fort gaîment jusqu'à l'annonce du retour de Napoléon. Alors, il démissionne pour ne pas porter les armes contre sa patrie, et quelques mois plus tard, il revient; mais c'est — bien entendu — avec un nouvel ami russe3.
Dans la crise des Cent-Jours, les Russes n'ont pas à se battre. Arrivés en France les derniers, ils y sont cantonnés, à Paris ou en province, pas toujours dans les postes les plus agréables, mais du moins pour un long séjour, pendant lequel ils auront exactement le même rôle qu'en 1814.