De Barante, Souvenirs. Lettre de Saint-Aulaire à Barante
Qui a été plus gallophile que Pierre Viazemski? Pourtant, et justement parce qu'il est gallophile, ses lettres de ce temps ne sont pleines que de sinistres prophéties. « J'aime la France, écrit-il à son ami Alexandre Tourguénief, et c'est pour cela que je m'irrite en la voyant sombrer dans une mer de mots, en attendant la mer de sang1. » Il la montre deyenue, avec son Parlement, « l'enfant aveugle qui, malgré ses sept nourrices, tombe tout le temps ». Les vers de Soumet, de Quinet, les harangues de Lamartine, les divagations de la presse avancée lui révèlent « un chaos où tout est confondu, le juste et l'injuste, le vrai et le faux, le bien et le mal, le beau et le monstrueux2 ». Toutes ces extravagances ne sont que de la littérature, dit-on : soit, mais sait-on jamais, avec les Français, par quoi finira la littérature?
« L'Europe se méfiera toujours de la France, non pas à cause des triomphes de l'Empire, qui ont été chèrement acquittés en 1814 et en 1815, et parce qu'on sait bien que le géant des batailles dort d'un sommeil irrévocable sous la voûte du dôme des Invalides; mais à cause de son esprit inquiet, de sa perturbation, de ses passions ardentes, de ses habitudes et allures de crâne {sic), de son état dïvresse permanente, qui ne permet jamais de la trouver à jeun, l'esprit frais et rassis sur quelque point que ce soit 3. )>
Que Viazemski ait tort ou raison, le fait à retenir, pour nous, c'est que l'Europe croit parfois à notre désordre irrémédiable, à l'imminence de crises, qui tardent simplement parce que, suivant certain dicton sur les indulgences inexplicables du destin, « si le dieu des Russes est grand, celui des Français ne l'est pas moins4 ».
C'est sans doute à ce dieu protecteur que nous devons de voir l'opinion russe se réfugier, dans toutes nos crises, dans le