Antiquité russet 1891, Mémoires de Jordan
les autres détestent. Sur quelques-uns des premiers, on est mal renseigné, et pour cause; des futurs décembristes, Lounine et Kioukhelbeker, nous savons, sans plus, qu'ils ont été en rapport avec Saint-Simon et nos carbonari. De la princesse Bagration, la veuve du héros de Hollabrunn et de Borodino, Rostoptchine conte qu'elle est « amoureuse, à sa manière, de ce coquin de Manuel1 », et des rapports de police révèlent, d'autre part, que, parfois, à l'aube, Benjamin Constant sort de chez elle, en manteau couleur de muraille 2. L'autre libéral de marque, dans la colonie russe, c'est l'amiral Tchitchagof qui, disgracié pour avoir laissé passer la Bérézina à Napoléon, s'est réfugié à Paris pour y clabauder contre le gouvernement, et se réconforter par le tableau de notre liberté. Au début, il craint bien un peu « que les Français ne soient pas encore faits pour être aussi libres qu'il est naturel de le désirer », mais il se rassure bientôt en les voyant « plus graves, moins bavards qu'autrefois, plus appliqués aux matières de gouvernement3 ». Cette approbation, nous ne la conservons, d'ailleurs, que jusqu'au jour où nous laissons l'Autriche étouffer la révolution napolitaine; ce jour-là, nous tombons, aux yeux de Tchitchagof, au-dessous des « sicaires de la Sainte-Alliance4 ».
Les réactionnaires sont beaucoup plus nombreux. Divisés sur tout ce qui est russe, ils s'accordent à prêcher, comme jadis Esterhazy, la nécessité, en France, des verges de fer5, et de pis : « Markof a beaucoup politique avec les ultras, écrit l'ambassadeur Pozzo di Borgo; malgré que son élocution soit traînante, il parvient cependant à dire qu'il faut couper la tête à peu près à tout le monde6 ». De même, le comte Panine « voit un piège