‹ La Culture française en RussieChapitre 311 sur 518 · Mémoires de Iakouchkine · texte numérisé non relu

Mémoires de Iakouchkine

analogues aux Conseils des Anciens et des Cinq-Cents; elles' seront nommées, comme eux, au suffrage à plusieurs degrés. Les religions seront libres, et les juifs émancipés, sous réserve d'une organisation qui leur sera donnée par un grand sanhédrin, semblable à ceux que Napoléon a réunis, en 1806 et 1807. Aucun clergé ne devra avoir un chef vivant hors de Russie, et c'est là une idée qui, plausible en pays catholique, s'explique moins en pays orthodoxe : elle est dans Pestel, sans doute, parce qu'elle est dans Destutt de Tracy. Vient enfin l'organisation judicaire, qui, basée sur l'existence du jury, procède des idées de Benjamin Constant, Lolme, Destutt de Tracy, sauf en une disposition assez originale qui vient, elle, de Y Esprit des Lois; Pestel crée un jugement d'attente, qui exprime le doute, et permet de reprendre l'affaire en cas de fait nouveau.

Enfin, beaucoup plus que les autres auteurs de constitutions russes, il se montre préoccupé des questions sociales. « Il me semblait, dit-il dans sa déposition devant le Conseil d'enquête, que la principale tendance de notre temps, c'était la lutte des masses populaires contre les aristocraties de tout genre, fondées tant sur la richesse que sur des droits héréditaires. » Cette lutte, il essaye d'en restreindre le champ en supprimant les majorats, et en décrétant le partage égal des héritages. Mais ne pourrait-on faire mieux, serrer de plus près l'inégalité des biens? Pestel, qui partage l'admiration de Montesquieu pour les lois de Lycurgue et de Platon, et les institutions collectivistes des Jésuites au Paraguay \ n'ose les imiter franchement, mais il admet du moins le droit du citoyen à la terre sans laquelle il ne pourrait vivre. Chaque district sera partagé également entre ses habitants : la terre qui n'aura pu entrer dans le partage, sera louée, mais seulement pour un an. Il arrive donc, en dernière conclusion, à peu près à la manière de comprendre les

J. Esprit des Lois, livre IV, ch. vi. -*■ Id., V, v; VII, h, etc.

réformes de ces borodatehi, de ce peuple barbu, dans lequel, tout à l'heure, Viazemski voyait la seule force révolutionnaire de la Russie.

On sait ce qu'il est advenu de tous ces rêves ; après des années de vexations policières et d'exaspération grandissante, ce fut, dans le désordre d'un commencement de règne, le 14/26 décembre 1825, une tentative de révolte où les constitutionnels entraînèrent derrière eux de malheureux soldats qui, dit-on, se figuraient acclamer, dans la constitoutsia, la femme du grand-duc Gonstantin. Puis ce furent les pendaisons, l'exil en masse, en Sibérie, de tous les gens qui avaient peu ou prou collaboré à la préparation du mouvement. Leur exil se prolongea jusqu'au début du règne d'Alexandre II, tandis qu'en Russie le gouvernement faisait une guerre acharnée à tout ce qui lui semblait libéralisme, au grand dommage du progrès normal de la culture russe, ainsi que le constate Tchaadaief. « De notre marche triomphale à travers les pays les plus civilisés du monde, nous ne rapportâmes que des idées et des aspirations dont une immense calamité, qui nous recule d'un demi-siècle, fut le résultat1. »

Il est certain que les décembristes ont eu tort de vouloir « transplanter la Francç en Russie », où rien n'était prêt pour une semblable transformation. Ils le savaient, d'ailleurs, mais, comme les révolutionnaires de tous les temps, ils comptaient sur un miracle; le gouvernement provisoire qui, d'après Pestel, devra précéder l'établissement de la Constitution, c'est le dèus ex machina qui, d'un coup de baguette — pour ne pas dire à coups de hache — rendra possible l'impossible. Il aurait mieux valu, évidemment, que les décembristes fussent plus pratiques, plus prudents. Mais la prudence eût été l'inertie qui,

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