Œuvres choisies, édit. du P. Gagarine
en définitive, est pire que la témérité : la catastrophe était probable, mais la cause des réformes devait grandir de tout le prestige de ses martyrs.
Quant aux influences françaises, elles s'adaptaient mal aux circonstances russes, mais Ton peut se demander si d'autres influences auraient mieux valu. Les Russes n'avaient le choix qu'entre la liberté anglaise et la liberté française. La première aurait voulu dire gouvernement de l'aristocratie, la Russie n'en voulait à aucun prix; la seconde, c'était la démocratie, mais, pour l'immense majorité des esprits, la « démocratie nobiliaire », comme en Pologne : le modèle n'était pas heureux, mais enfin ce n'était pas absolument le saut dans le vide. D'ailleurs, comment se serait-on effrayé de transporter la France en Russie? on ne faisait que cela, depuis un siècle, et continuer, même en politique, c'était se conformer à la seule tradition connue et respectée de la Russie dirigeante.
Le socialiste Saint-Simon avait sans doute raison quand il disait à Lounine : « Vous perdrez votre temps en Russie ; vous ferez de la politique1 », et personne ne contestera qu'il eût mieux valu « épurer la partie administrative », comme le demandait Spéranski. Mais cette épuration n'était-elle pas à peu près aussi chimérique, sans la liberté, que l'établissement de la liberté elle-même?