‹ La Culture française en RussieChapitre 316 sur 518 · Eugène Oniéguine, ch. i · texte numérisé non relu

Eugène Oniéguine, ch. i

seul sait quoi * ! » Revenu de Pétersbourg, il conte ces merveilles, et la province, à son tour, s'efforce de les imiter : le gouverneur, pour montrer qu'il est « oiseau de capitale », aura un cuisinier, Russe en réalité, mais qui aura appris d'un Français « l'art d'écorcher les chats et d'en faire des lièvres2 ». Il aura aussi — et c'est là l'essentiel — une provision de vins français. « En tout chef-lieu de gouvernement, constate Gogol, on boit du Sauterne, et toujours, inévitablement, du haut Sauterne ». Qui ne l'aime pas peut se rejeter sur la bourdachka — du Bordeaux rouge — ou, mieux encore, sur du Champagne matradouro, ou sur du bourguignon-champagne, qui, miraculeusement, change de nature et d'origine selon qu'il est chauffé ou refroidi3. Les capitales, dont le goût est plus épuré, ont le Cliquot pour les fortes bourses — c'est de ce temps que date la fortune de « la veuve » — et pour les autres, le Rivesaltes mousseux 4. Quant aux liqueurs, pour la plupart spécialités d'une autre veuve, la veuve Amphoux, vous les trouverez toutes chez la « Madame » qui, tout à l'heure, vendait des écharpes. De quoi ne vend-elle pas5?

Mais la popularité de ces produits ne démontre la continuation que de la moindre partie des goûts français : la vraie mesure de leur durée, c'est l'usage de notre langue. Qu'en est-il advenu depuis 1812, et quel résultat obtiennent les écrivains qui poursuivent maintenant les campagnes de Chichkof, mais avec le talent dont il était dépourvu? Griboiédof met dans la bouche de son Tchatski sa fameuse tirade contre ce mélange des langues dont ne peut se passer le Russe6; Gogol vante ironi-

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