‹ La Culture française en RussieChapitre 319 sur 518 · Granovski, Correspondance, II · texte numérisé non relu

Granovski, Correspondance, II

femme. Bien entendu, il en est de même de celles de ces dames; elles se figurent volontiers que « leur pensée devient ainsi plus compréhensible1 ». Le fait est que, beaucoup plus que les hommes, elles pensent en français, car la majeure partie de leurs loisirs se dépense dans nos romans, et le sentiment du décorum mondain les entraîne à employer notre langue jusque dans des occasions où les hommes n'y pensent guère. C'est ainsi que la mère d'Ivan Tourguénief, comme beaucoup de ses contemporaines, dit ses prières en français2; comment donc interpeller l'Éternel de la même façon que le sommelier ou le petit Cosaque?

Il n'y a donc pas diminution dans la quantité du français, mais que dire de sa qualité? A tout prendre, elle ne semble pas avoir baissé. Le parler des dames est, comme jadis, élégant, un peu précieux; si leurs lettres fourmillent de fautes d'orthographe, c'est que Mme de Sévigné en a donné l'exemple. Quant à celui des hommes, il dépend surtout de l'étendue de leur culture générale; chez des lettrés tels que Pouchkine et Viazemski, quelques formes un peu surannées 3 ne l'empêchent pas d'être vif, coulant, spirituel; chez les hommes du monde, surtout quand ils ne sont pas du meilleur monde, il se réduit parfois à des expressions stéréotypées, que lient tant mal que bien des verbes d'accord incertain 4. Il arrive aussi que l'accent pèche — les Russes ne l'acquièrent pas tous aussi facilement que nous l'imaginons — et l'on cite volontiers la fameuse conversation entre Ouvarof et Miloradovitch que Langeron écoute, sans se douter que c'est du français ». D'ailleurs, ces deux vétérans sont, pour la légende, les auteurs de tous les pataquès qu'elle a recueillis. C'est Milo-

1. Lettre de Tolstoï à sa tante, citée par Biroukof, Tolstoï, vie et œuvre, II, p. 91.

2. Souvenirs de Mme Jitova. V. Delines, Tourguénief incomiu, pp. 120, 121.

3. Sur l'horreur des néologismes, chez certains lettrés, voir Viazemski, Œuvres, VII, p. 167.

Page 1