Archive russe, 1877, V, p
le monde se tait. « Je voudrais savoir au moins si c'est un homme ou une dame? » Nouveau silence. « C'est donc une dame, dit-il en se rasseyant; je la prie de croire que je suis charmé d'avoir pu servir à son amusement. » Voilà les exemples qu'un Russe bien né doit avoir toujours présents à l'esprit, pour acquérir l'esprit, si possible, et tout au moins la parfaite bontonnosl. Il l'acquiert, en effet, et la garde si bien que maintenant, à l'étranger, elle fait sensation. A Londres, l'empereur Nicolas étonne les dames par la courtoisie respectueuse avec laquelle il baise la main de la princesse de Lieven1; à Paris, Viazemski se fait reprendre par une dame parce que, dans un salon, il refuse de s'asseoir tant que d'autres dames sont debout. « Voyons î lui dit-elle, laissez là vos délicatesses de Pétersbourg; ici, personne ne les comprendra2. » Il se peut d'ailleurs qu'un temps vienne où, même à Pétersbourg, elles seront incomprises. Un peu plus tard, en effet, le même Viazemski constate, à propos de la mort de l'impératrice Maria Féodorovna, qu'elle conservait les traditions d'un temps meilleur ; qu'une nouvelle génération monte avec laquelle il semble qu'on ait froid : « C'est comme si la gelée vous mordait le pouce 3. » En 1868, il revient encore sur ce sujet pour noter que l'évolution est accomplie; que maintenant des gens qui se croient civilisés ont le chapeau vissé sur la tête, alors que jadis Spéranski, tout chauve et ancien « vice-empereur » qu'il était, par n'importe quel temps, répondait au salut de Pouchkine4.
Quoi qu'il en soit de ces changements, il n'y a pas de date, à cette époquer qui marque une cassure dans les formes extérieures de la vie mondaine. Mais ces formes n'en sont qu'un accessoire; que reste-t-il de français dans les plaisirs qui en sont l'essentiel?
i. Revue des Deux Mondes, 1876, Souvenirs de Stockmar,