Mémoires de J. Raievski, Revue historique, 1905, août
l'institut on retrouvera le français; mais le mal est qu'on l'y retrouve en quantité et en qualité fort inégales. Dans les instituts, Maria Féodorovna veille au bon choix de maîtresses capables d'enseigner la langue, et, par surcroît, quelques détails de tenue que la province néglige trop *. Le ministre de l'Instruction publique, lui, n'a pas tant de souci de ses gymnases : il y arrive que tel maître de français soit un vieil outchitel assez sourd pour qu'on puisse, pendant des années, lui réciter le Pater au lieu de la grammaire de Chapsal, sans qu'il s'en aperçoive, ni l'administration non plus2. Pourtant, dès qu'il est passable, le Frantsouss est écouté : il est, en effet, plus vif qu'on ne l'est ordinairement dans le corps enseignant de l'époque et, « suivant l'habitude française », il s'échappe volontiers du programme; sa grammaire passe mieux quand, entre deux règles, il se fourvoie dans les tragiques grecs, ou tombe, au nom des trois unités, sur les monstres engendrés par nos romantiques3. Il les fait lire alors, par amour du fruit défendu, à ceux de ses élèves qui ont apporté de leur famille quelque pratique du français, et dès lors il y a chance pour qu'ils restent fidèles à nos livres.
L'idéal, en ce temps, est de combiner tous les modes d'éducation. Tel enfant est au gymnase ; tel jeune homme suit les cours de l'Université; ils n'en ont pas moins, l'un et l'autre, leur Français qui les suit partout et fait scandale, au cours, par ses ronflements4. D'autre part, ce gouverneur attentif est souvent doublé, pendant les vacances, d'un maître de russe, étudiant en disponibilité, qui se fait le camarade de son élève, et parfois, en cachette, lui lit du Pouchkine8. On voit enfin des maîtres d'anglais et plus souvent d'allemand; si peu de succès qu'ils
1. Correspondance de Maria Féodorovna, en particulier, Lettres à Mme Pevtzof, I, p. 22; au prince Galitzne, II, p. 47.
2. Messager d'Europe, 1903, I, p. 190, souvenirs de Romanovitch-Slavatinski.
3. Antiquité russe, Mémoires d'un page, XII. — Id.t souvenirs de Stassof, XXIX, XXX. — Id., souvenirs de Tioutchef, XIV.
4. Antiquité russe, 1881, XXX, Les corporations d'étudiants à Pétersbourg, p. 368.