Demkof, ouvr. cité, II
LA RUSSIE DU XVIIIe SIÈCLE ET SES TENDANCES. 39
baladins à l'Europe1 » : encore les Français vont-ils le lui disputer.
Restent les Allemands qui, du temps de Pierre, ont été les premiers maîtres de la Russie. Ils sont laborieux, souples, aussi insinuants, sous des apparences de rudesse, que les brillants Italiens. Mais la Russie n'a pas oublié la brutalité de leur domination sous les deux Anna, leur cupidité, le scandale de leurs carrières. Elle sait aussi qu'ils sont les apôtres du caporalisme, de la chaguistika, l'art de marcher au pas, et même de la schlaguistika. Or, elle est lasse d'être battue; comme Lomonossof fuyant la caserne où l'avaient jeté les racoleurs du Roi Sergent, elle veut s'évader du militarisme : « Fort bien ! disent alors les Allemands; nous tenons aussi d'autres articles ». Sous Pierre le Grand, ils ont fondé l'Académie des Sciences; plus tard ils accaparent les chaires dans les écoles spéciales, dans les universités ; ils ont des élèves partout, mais sans les satisfaire nulle part. Les étudiants russes se plaignent de leurs cachotteries ; il y a des expériences qu'on ne leur fait pas, des livres qu'on leur cache; on semble craindre tout le temps qu'ils n'en apprennent trop : pourquoi? Lomonossof, qui a été, dans sa jeunesse, un de ces étudiants mécontents, parle à son confrère de l'Académie, l'Allemand Taubert, de la nécessité de fonder plus d'écoles pour avoir, un jour, plus d'ingénieurs, de médecins, voire d'apothicaires. Et Taubert de hausser les épaules en répétant : « Pourquoi tant d'écoles, tant d'écoliers? à quoi bon2? » A quoi bon, en effet, se fatiguer au dégrossissement d'une race ingrate et mal douée, alors que l'Allemagne regorge de docteurs qui viendront au premier signe, et au plus juste prix? D'autre part, le Russe veut bien qu'on l'exploite, mais n'aime pas qu'on le méprise. Or, des Allemands du xviue siècle, les uns sont comme Frédéric II, qui n'a jamais épargné un coup de dent à ses