Lettres à Dmitrief, p. 183, 30 juillet
Moscovites réfugiés à Nijni1. L'un s'en tient à la vieille opinion que, la littérature française abondant en modèles excellents, les Russes auraient tort de ne plus s'en inspirer; l'autre parle d'affranchissement, mais seulement en ce sens que les Russes reprendront la suite de la France vaincue ; sa langue sera leur latin, et ses auteurs, leurs classiques. Mouraviof-Apostol, lui, pense que la France va disparaître ; qu'avant cent ans, les derniers Français erreront par le monde, disant aux peuples : « Discite. justitiam, moniti... » ; que, s'ils donnent encore des leçons de danse, personne ne se souciera d'en prendre de leur langue, ni de lire des écrivains dont on saura bien que les vraies inspirations sont absentes. « Dans ce peuple, le cœur est depuis longtemps desséché : il ne peut plus produire de Racine ; il n'a plus que des Condorcet, une froide philosophie qui tue, et l'imagination, et le goût du beau, et celui du bien.... Voltaire n'a employé son esprit extraordinaire qu'à couvrir de fleurs la coupe du mal. » Mais, dira-t-on, Voltaire et Condorcet n'enlèvent rien au mérite des écrivains du xvne siècle. Sans doute, mais il faut savoir d'où vient ce mérite. Racine n'est qu'un composé d'Homère, de Sophocle, d'Euripide, de Virgile, de Sénèque; La Fontaine a pillé Boccace et l'Arioste; Molière, Calderon et Lope de Vega. Qu'ils l'aient fait avec esprit, comme ils s'en vantent, c'est tant pis, car ils ont transformé Grecs, Romains, Espagnols en Français de Versailles. Pourquoi donc imiter ces imitateurs trop ingénieux? Il est temps, pour les Russes, de rompre le cercle magique où ils ont été si longtemps enfermés, et d'aborder dans leur langue Dante, Homère, Cervantes, Shakespeare, Schiller. Ce programme de Mouraviof-Apostol, qui n'est que celui des frères Schlegel, devient, vers 1820, le lieu commun des jeunes écrivains; le timide esprit des Français, leur incapacité de sentir le beau, sont dénoncés par quiconque a moins de