‹ La Culture française en RussieChapitre 348 sur 518 · Skabitchevski, Études critiques, I, p · texte numérisé non relu

Skabitchevski, Études critiques, I, p

incessament renouvelé, dans la fumée de pipes importées d'Allemagne, elles aussi, de jeunes têtes s'enivrent de conceptions absolues et d'arrêts sans appel, dont les Welches, incapables de pénétrer Hegel, font les frais, à Moscou comme à Berlin1.

Dans ses articles des « années trente », le porte-parole de cette génération, Biélinski, malmène nos philosophes, non seulement, comme Mouraviof-Apostol, pour leur sécheresse, mais aussi et surtout pour leur manie d'opposer le rationnel au réel, et pour leur rêve absurde et criminel de réformer celui-ci sur les données de celui-là : « Voltaire, s'écrie-t-il, était semblable à Satan, tiré pour un moment, par la Providence, de ses chaînes de diamant, et ce moment, il l'a employé à la ruine de l'humanité 2 ! » Puis il exécute nos classiques du xvine. siècle : « Ils ont peut-être été des littérateurs distingués, mais poètes ou artistes, non pas 3 ! » On les lirait peut-être encore, après dîner, si leur vanité bien française ne les poussait à se poser en précepteurs de l'humanité4. Or, qu'apprendre dans un Beaumarchais dont « le Mariage de Figaro est fatigant, ennuyeux, avec des situations forcées et des mots d'esprit forcés eux aussi8 »? qu'apprendre dans Molière lui-même, sinon les mœurs d'un monde à jamais disparu 3?

Cette sévérité à l'encontre des classiques aurait dû, semble-t-il, ne pas s'étendre à nos nouveaux auteurs. Le fait est que Biélinski en épargne quelques-uns, mais justement ceux qui tiennent le plus des plates traditions françaises. « La sphère de Béranger est très limitée; pourtant il y a sa part d'infini... Les baisers de Lisette, la mousse du Champagne, les victoires des républi-

1. Voir Herzen, Mémoires; Ivan Tourguénief, Roudine, et, dans les Récits d'un Chasseur, le Hamlet de Tchigrov.

Page 1