Lettre à Pouchkine, 1828. Œuvres, p
mode interdit maintenant à l'imitation ; après tant de bruit autour du romantisme, qui donc oserait encore « viser dans les Racine » ou « dans les Parny » ? Le seul titre enviable désormais, c'est celui de Shakespeare ou de Byron russe; des réminiscences françaises n'aideraient pas à l'atteindre.
Il y a pourtant des genres que la Russie n'abandonne pas et qui les appellent, ces réminiscences. Comment ne pas se souvenir de Voltaire dans une épître, de Ghénier dans une élégie, de Béranger dans une chanson? Mais il est admis, de plus en plus, que ces fantaisies mondaines sont à peine de la littérature : pour qu'une influence littéraire compte, il faut qu'elle ait agi dans une grande œuvre et sur des écrivains de premier ordre. Ces écrivains, ce sont Griboiédof, Pouchkine, Lermontof, Gogol; reste-t-il en eux quelque chose de français?
Griboiédof a commencé par imiter Monsieur de Pourceaugnac, continué par des plans de tragédies classiques, Zénobie, Rhadamiste, et fini par le Malheur d'avoir de V esprit qui, à vrai dire, est sa seule œuvre. Or, elle est une sorte de réplique du Misanthrope. Au retour d'un long voyage, son héros, Tchatski, se retrouve, à Moscou, dans une société qui a tous les vices dont s'indigne Alceste. Ce sont les mêmes commérages, les mêmes déceptions, les mêmes intrigues, à cela près que la Célimène russe est moins gracieuse et plus méchante que l'autre. Ce sont enfin les mêmes désespoirs, la même résolution de chercher
un endroit écarté
Où d'être homme d'honneur on ait la liberté.
Il est vrai que dans Molière on ne trouverait les modèles, ni de Famoussof, le parfait dignitaire moscovite, ni de Moltchaline, le « carriériste » prudent, ni de l'intrigant Zagorietski, ni du hâbleur Répétilof. Et pourtant, dans ces types si nationaux, il y a des traits qui sentent Molière. Moltchaline
caresse-t-il le bichon de la vieille Khrioukova, il met en action le vers des Femmes savantes :
Jusqu'au chien du logis il s'efforce de plaire *.
Zagorietski, de son côté, c'est le personnage que Molière décrit, dans le Misanthrope, mais n'ose amener sur la scène :
Nommez-le fourbe, infâme et scélérat maudit ; Tout le monde en convient et nul n'y contredit. Cependant sa grimace est partout bien venue....
Mais si Griboiédof s'est inspiré de Molière, on n'en peut guère tirer de conclusion pour le temps présent; il n'est pas encore un romantique. Le chef de la nouvelle école, c'est Pouchkine; un des premiers, il s'est proposé « d'anéantir les marquis2 », c'est-à-dire nos classiques; de bonne heure, il a été salué par ses amis génie libérateur de la Russie. Or, que trouvons-nous dans ses œuvres?
Ne parlons pas de celles de sa jeunesse; issu d'une famille de gallomanes, élevé au milieu des livres français, il n'a pas pu ne pas commencer par imiter les Parny, les Florian, les Voltaire que tous ses aînés imitaient3. Mais le voilà sorti du lycée, libre dans Pétersbourg, déjà célèbre; qu'écrit-il? Ce sont des stances, des odes, des élégies; sa grande œuvre de ce temps, Rouslane etLoudmila, est une parodie épique où tel détail scabreux vient tout droit de la Pucelle*'. Il veut sortir de ce courant, s'élever jusqu'aux grands sujets : il imite donc YOde à la Liberté de Chénier5, et cette imitation lui vaut l'exil et la rencontre, sur la route du Caucase, d'un ami qui lui révèle Byron; il se croit alors romantique. Mais les vers où il décrit les côtes jadis grecques de la mer Noire, rappellent toujours Chénier; mais son premier poème romantique, le Prisonnier du Caucase, rappelle