‹ La Culture française en RussieChapitre 368 sur 518 · Herzen, Mémoires, passim · texte numérisé non relu

Herzen, Mémoires, passim

des gens à Paris pour noter quiconque a enfreint la consigne i. Mais, plus le fruit est défendu, plus on rêve d'y goûter. Quelques Russes restent sagement à Carlsbad, à Ems, à Milan, « où ils recherchent avec avidité tout ce qui vient de France 2 » ; mais d'autres, qui se disent grands admirateurs des monts et des lacs, arrivent à Genève. Ils y achètent un alpenstock, le promènent dans les rues, envoient à Pétersbourg leur adresse à « Genève, poste restante », et, s'il se peut, quelques edehveiss : cependant ils débarquent à Paris, avec la double joie d'y être et d'avoir dépisté les mouchards 3. Peu à peu, d'ailleurs, l'administration se relâche de ses rigueurs ; moitié grâce à sa négligence, moitié en contrebande, les Russes, dans « les années quarante », sont aussi nombreux à Paris qu'ils y ont jamais été.

Comme jadis, il y débutent par une déception. « Notre voyageur, dit Gogol, attendait Paris avec impatience; il le peuplait de tours, de palais. Il voit des diligences, des affiches, des lettres gigantesques4 », puis, une fois entré dans la ville, des* rues souvent aussi sales qu'au xvine siècle. Mais tout cela s'oublie quand on est assis chez Véfour ou chez Véry; que l'on a commandé son dîner, très haut et dans un français cru impeccable — toujours pour dépister les mouchards5 — ; que l'on a admiré l'art des cuisiniers français qui ne s'appliquent pas, comme leurs confrères moscovites, à changer la saveur naturelle de chaque mets; que l'on a payé enfin, en s'étonnant de ce prodigieux bon marché. « Quoi! ce vol-au-vent, ces côtelettes à la victime, ce vin, cela ne fait que cinq francs? A Pétersbourg, pour ce prix, Legrand ne nous donne que du poison 6. »

1. Correspondance de Viazemski et de Tourguénief, Archive d'Ostafiévo, passim

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