Annenkof et ses amis, pp
Du restaurant, on passe au café : que de glaces, quels moelleux divans 1 ! On s'y enfonce en lisant les gazettes qui sont, elles aussi, d'un bon marché effrayant — on en a sept pour le prix d'une seule Abeille du Nord — et qui ne sont jamais ennuyeuses : tantôt le ministère est tombé, tantôt le serpent de mer a reparu. Puis on regarde les voisins : où mieux observer les Français? c'est au café qu'ils vivent, du moins ceux qui ne sont pas mariés. On s'intéresse à leur conversation, à leur partie de dominos2, et quand l'une et l'autre sont finies, qu'ils sont partis et qu'il faut partir aussi, le Russe ne manque pas de mettre dans sa poche, comme eux, les morceaux de sucre qui restent sur sa soucoupe : « il faut donc ne pas avoir l'air étranger 3 ! »
Le revoici dans les rues, à pester contre leur irrégularité, leur étroitesse, contre celle de la Seine : « Elle Conviendrait tout au plus à Koursk ou à laroslav 4 ! » — contre les gens enfin qui le heurtent et ne s'excusent pas. Il essaye de les rappeler, par l'exemple, aux traditions de la politesse française, mai3 sans grand succès. « Une fois, raconte Stroief, je heurtai une dame, sur le boulevard, et me crus obligé de lui demander pardon. Elle me répondit, avec un sourire : « Y a pas de quoi, province 5 ! » Mais voici des boutiques qui tirent les yeux ; Gogol admire, à une devanture, une « écrevisse de mer » cotée 300 francs6; voici des rues plus larges, des promenades, des points de vue. Comme jadis Karamzine, Annenkof aime à regarder Paris du Pont-Royal 7; Biélinski, lui, adopte la terrasse des Feuillants, parce que, d'un certain banc, il voit la place de la Concorde et rêve au temps où elle était celle de la Révolution 8,