‹ La Culture française en RussieChapitre 37 sur 518 · Krylof, La poste des esprits · texte numérisé non relu

Krylof, La poste des esprits

lumière ! » On les dit légers 4 et pas toujours sincères. Il se peut, i mais leur politesse n'est pourtant pas perfide ; leur étourderie garantit contre leurs arrière-pensées, et comment ne pas leurj pardonner des défauts dont ils sont les premiers à s'accuser?

Aussi l'entraînement vers leur culture, dans la seconde moitié du siècle, est-il général, irrésistible. « C'est hier, écrit Bogdanovitch, qu'en tout nous imitions les Allemands. Nous élevions nos enfants à leur mode; nous nous efforcions d'être flegmatiques comme eux ; nous germanisions jusque dans les moindres bagatelles, mais leur prestige s'évanouit dès que les Français parurent.... Leur gaîté, leur allure dégagée, leurs traits piquants, leur vivacité, leur souplesse, tournèrent toutes les têtes. Chacun voulut un Français pour ses enfants, et les pauvres Allemands durent retomber dans leurs échoppes 2. »

Cette gallomanie a pris mille formes, à la fois causes et effets, qu'il est difficile de séparer les uns des autres. Sans méconnaître ce qu'il y a d'artificiel dans cette division, nous parlerons, d'abord, des voyages de Français en Russie et de Russes en France; puis, de la propagation de nos modes, de nos mœurs, de notre langue, de nos idées. Nous nous demanderons enfin quel profit réel en ont pu tirer les Russes du xvme siècle.

1 « Il y a en Europe une nation, la plus aimable, la plus intelligente, brave, brillante, mais tous les gens de cette nation, même les plus graves, sont plus ou moins atteints de légèreté et de crédulité. » (Viguel, Mémoires, III, p. 38.)

2. Bogdanovitch, De V éducation de la jeunesse, Moscou, 1807.

Les aventuriers; leur bonne humeur, leur art de « se débrouiller », ses excès; les

chevaliers d'industrie.

Les Français des petits métiers, cuisiniers et laquais. Les commerçants et les

industriels. Les artistes, médecins, fonctionnaires. Les voyageurs « de distinction ». Le prince de Ligne et le duc de Richelieu. Les

écrivains, Diderot.

Nous avons vu, sous Pierre le Grand, la culture française pénétrer en Russie avec les militaires, les ingénieurs, les aventuriers de tout genre qu'il a attirés ou recueillis. Après lui, le flot a continué, mais encore plus trouble. Quand, en 1756, les rapports diplomatiques sont rétablis , notre ambassadeur est surpris de constater qu'à Pétersbourg, avant lui, la France a été représentée « par une nuée de Français de toute couleur qui, après avoir eu des démêlés avec la justice de Paris, sont venus infester la région septentrionale *... ». Vingt ans plus tard, Corberon assure «jj^fil pleut des Français en Russie comme des insectes dans les pays chauds 2 », et les petits journaux russes s'égayent fort de ces arrivages continuels d'aventuriers aussi riches d'espérances que légers de bagage. « Jl vient d'arriver, annonce le Bourdon, un vaisseau de Bordeaux chargé d'objets de modes, de vins, etc., et, en outre; de vingt-quatre Français, qui se disent tous barons, chevaliers, marquis ou comtes, malheu-

1. La Messelière, Voyage à Saint-Pétersbourg, Archive russe, 1874, pp. 952 et suiv. f 2. Corberon,. Un diplomate français à la cour de Catherine II, I, p. 132. **»

reux dans leur pays, à cause de différentes affaires d'honneur, et réduits à une telle extrémité qu'ils se sont vus forcés, pour avoir de l'or, d'en venir chercher, non pas en Amérique, mais en Russie 4. » Le fait est qu'elle est notre vraie colonie du xvnie siècle, la seule, du moins, où nos émigrants viennent de leur plein gré 2. Quand Bernardin de Saint-Pierre part pour Pétersbourg, il a pour compagnons de route des comédiens, des chanteurs et des danseurs dont il raille les illusions. Ils ne se seraient pas moins divertis, s'ils avaient pénétré son projet de plaire à l'Impératrice, « non pour servir à ses voluptés », mais pour en obtenir les moyens de fonder, sur les bords de la mer d'Aral, une cité modèle 3.

Une fois dans « le paradis des gueux4 » de leurs rêves, nos gens s'aperçoivent qu'il leur y faudra beaucoup de souplesse; mais ils en ont à revendre, et leur inaltérable gaîté faitl'étonnement des autres étrangers. L'Anglais Swinton voit débarquer trois Françaises « accompagnées de M. le capitaine de Flotte, leur amant ». Elles cherchent des chaises de poste, trouvent des chariots avec de la paille, s'écrient : « Ah! mon Dieu! », sautent dedans, s'étendent, et toujours riant et jacassant, font dans « la grande Millioune 5 » une entrée triomphale. Ce qui sauve les Français, conclut Swinton, c'est leur bonne humeur, et aussi leur art de s'adapter à tout. Masson remarque, un peu plus tard , qu'à Pétersbourg chaque nation a sa spécialité , mais qu'on ne sait ce que font les Français. « La plupart changent de métier chaque année... on ne peut nulle part mieux remarquer combien ils sont inconstants, entreprenants, ingénieux, et propres atout6... »

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