Annenkof, Souvenirs et esquisses, III, passim
« Je vais vous montrer, écrit l'un d'eux1 à des amis convoqués en son honneur, un monstre, et par sa dialectique serrée et par sa perception lumineuse des idées dans leur essence2. » Et déjà se forme l'opinion que ce philosophe sera précieux en un jour de révolution, mais qu'il faudra l'expulser quarante-huit heures après.
Mais voici un autre monstre, plus redoutable encore : il joint, en effet, l'esprit des Français à la dialectique des Allemands et à la verve outrancière des Russes : c'est Alexandre Herzen. En 1847, il a obtenu, non sans peine, la permission de sortir de Russie pour aller se soigner à Carlsbad : naturellement, c'est à Paris qu'il accourt. Il y entre avec l'émotion du musulman qui voit enfin la Mecque. c< J'y suis, s'écrie-t-il, pour de bon, pas en rêve!... Cette minute, j'y pensais depuis l'enfance.... Montrez-moi l'Hôtel de Ville, le café Foy, le Palais-Royal où Camille Desmoulins cueillit la feuille verte qu'il accrocha à son chapeau en criant : « A la Bastille3! » Il court donc tous les lieux historiques, retrouve Bakounine, discute avec Louis Blanc, avec Proudhon, éprouve, en les entendant, le sentiment qu'il s'élève dans la hiérarchie révolutionnaire, et prend alors la tenue appropriée à son nouveau tchine; arrivé sans barbe, les cheveux longs et peignés jusque sur la nuque, il se fait tondre la tête, se laisse pousser une barbiche, transforme sa redingote en jaquette à la mode*. Quand il a pris un élégant appartement, avenue Marigny, son cabinet y devient « l'oreille de Denys 5 » de la révolution internationale; lui, il en est le prophète intarissable. Les Français qui l'entendent l'admirent d abord, puis s'effrayent, avec lui comme avec Bakounine, de cette « verve
1. Voir Correspondance de Michel Bakounine, préface. — Annenkof, Souvenirs et esquisses, III, pp. 160 et suiv.