‹ La Culture française en RussieChapitre 386 sur 518 · Œuvres, I, p · texte numérisé non relu

Œuvres, I, p

LES TENDANCES POLITIQUES DES « ANNÉES QUARANTE ». 41i

pourtant qu'il y a eu quelqu'un pour recueillir la poésie de George Sand, en même temps qu'un peu de leur tendance. C'est d'ailleurs celle-ci qui a fait, plus que leur beauté littéraire, le grand succès des Récits d'un Chasseur.

Les germes semés par nos romanciers ont été ensuite enfoncés dans le sol russe par des écrivains moins brillants, mais d'action plus longue. Ce sont, d'une part, nos socialistes; de l'autre, nos historiens de la Révolution.

Des premiers, il en est un qu'on ne peut séparer de George Sand; c'est Pierre Leroux : « Je ne suis, écrivait-elle, que son pâle reflet,... que le vulgarisateur qui cherche à traduire dans ses romans la philosophie du maître4 ». Et, en effet, tels et tels de ses romans et en particulier ceux qui ont tant enthousiasmé Biélinski, Spiridion, le Meunier d'Angibault, ne sont que du pur Leroux. Il n'est donc pas étonnant que les deux écrivains soient arrivés en Russie l'un conduisant l'autre. Quand Panaief a fini de lire Spiridion à Biélinski, il lui traduit aussitôt des articles de la Revue indépendante de Pierre Leroux, que, d'ailleurs, Granovski lui avait déjà signalés l'année d'avant. « Fais attention, frère, ne te livre pas à la philosophie allemande... lis les historiens français, lis Pierre Leroux.... C'est un des hommes les plus intelligents et les plus nobles de l'Europe2. » Biélinski le lit donc, et de même tous les jeunes gens que nous trouverons impliqués dans le prétendu complot des Pétrachéviens 3.

L'influence de Saint-Simon est plus ancienne : déjà, dans les années vingt, il est en relations avec le futur décembriste

1. Voir Bévue de Paris, 1904, juillet, George Sand et la démocratie, de Marius- Ary Leblond.

2. Cf. Ivan Tourguénief, Souvenirs littéraires, T. X des Œuvres complètes, p. 30; Stankiévitch, ouvr. cité, II, p. 440.

3. Sur l'importance de l'importation de ces livres, voir le rapport du policier Liprandi, dans VAntiquité russe, VI, p. 84.

Lounine1. Il semble pourtant n'avoir eu d'action notable qu'après 1830. Quand l'échec du soulèvement russe de décembre 1825, puis de la révolution polonaise de 1830, a quelque peu démodé le libéralisme à la façon de La Fayette, et que, d'autre part, la philosophie allemande envahit les esprits, ceux qui ne veulent pourtant pas sortir tout à fait du vieux courant, cherchent un refuge dans le saint-simonisme, auquel le procès de 1833 fait justement une bruyante réclame. Herzen a raconté l'impression profonde que lui firent, d'une part, ces jeunes gens qu'on voulait ridiculiser, avec leurs longues barbes, leurs gilets d'une seule pièce, leurs pantalons blancs, et, de l'autre, les principes du saint-simonisme, et surtout l'émancipation de la femme et la réhabilitation de la chair. « Un nouveau monde frappait à la porte; nos âmes, nos cœurs s'ouvrirent à lui. Le saint-simonisme devint le fonds de toutes nos convictions et le reste2. »

Fourier et Proudhon ont agi moins à Moscou, déjà conquis par Saint-Simon, qu'àPétersbourg, dans les années d'avant 1848. « Les livres de Proudhon et de Cabet, peu lus en France, puis les livres plus populaires de Fourier, devinrent chez nous, raconte Ànnenkof, l'objet d'études, de discussions passionnées, de suppositions de tout genre.... Ils étaient dans toutes les mains; ils eurent, comme précédemment Schelling et Hegel, leurs orateurs, leurs interprètes, leurs commentateurs, et même leurs martyrs3. »

Leur influence se retrouve donc partout, à peu près autant chez les slavophiles *, qui les exsècrent, que chez les libéraux avancés et les socialistes proprement dits5. Il faut noter pourtant que, dès cette époque, ceux-ci connaissent d'autres apôtres.

Page 1