Annenkof, Souvenirs et esquisses, III, p
triomphe donc, et à Paris, et à Pétersbourg. Ce n'est plus le temps où l'on pouvait, en sablant le Xérès, dénoncer les tyrans 1 ! tous les murs ont des oreilles, tous les livres français sont suspects; on en saisit beaucoup, et parfois aussi leurs lecteurs. Tous les convives du fameux dîner en l'honneur de Fourier, Dostoievski compris, sont envoyés en Sibérie2. Biélinski meurt à temps pour n'être pas de la fournée; à Moscou, Granovski renonce aux livres pour les cartes et, lui aussi, il mourra bientôt3. ïl semble qu'il n'y ait plus de place, entre la France et la Russie, que pour des rapports officiels, et d'ailleurs mauvais.
La chute de Louis-Philippe avait presque consolé Nicolas Ier de la proclamation delà République. Il offrit bien, selon l'usage r son armée à tous nos adversaires possibles, mais ne s'émut pa& outre mesure des manifestations polonophiles de l'Assemblée Constituante. Un peu plus tard, le 2 décembre, à son tour, le consola delà République, sans d'ailleurs qu'il eût de sympathies pour Louis-Napoléon : on sait comment, fidèle à son système de piqûres d'épingle, il accorda au nouvel Empereur 1& même titre de « bon ami » qu'au Sénat de Hambourg4. Quand arriva l'affaire des Lieux Saints, il aurait fallu à Napoléon III une vertu surhumaine pour ne pas exploiter les chances que lui offrait la russophobie anglaise de retourner la coalition contre les Russes.
Cette coalition, on travaille, en France, à la rendre populaire en montrant, au théâtre de la Porte Saint-Martin, les Cosaques de 1814 égorgeant de paisibles Champenois5. La Russie, elle, n'est pas obligée de remonter jusqu'à 1812, pour s'échauffer.