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complètement la Russie de la tradition d'Alexandre IL En France, cependant, des historiens nous avaient appris à corriger l'image du Cosaque pillard par celle du moujik qui, de sillon en sillon, a prolongé l'Europe des rives du Dnieper au fond de l'Asie ; d'éloquents critiques consacraient la gloire européenne des poètes et des romanciers russes4 ; des voyageurs et des romanciers nous décrivaient les mœurs de là-bas, non sans les embellir un peu, mais, à vrai dire, c'était là une idéalisation nécessaire2. Le temps n'est plus du Grand Turc et de François Ier; pour qu'un rapprochement franco-russe fût durable, il fallait vaincre, en France, le préjugé sur la barbarie russe, comme avait été vaincue, en Russie, la méfiance de la France républicaine.
Les rapports politiques des deux pays aboutissent donc à l'alliance rêvée depuis si longtemps : l'état de choses s'établit enfin qui semble le plus favorable au développement des influences. Mais nous savons que, jadis, plus le gouvernement était gallophobe, plus la société était gallomane : notre attrait va-t-il subsister quand il ne sera plus celui du fruit défendu?
Nous avons laissé les libéraux des années quarante, les uns en route vers la Sibérie, les autres fuyant de pays en pays devant la réaction dont le 2 décembre marqua l'apogée. Que ce 2 décembre pût aider indirectement au triomphe de leurs idées, aucun des exilés russes ne l'imagina; moins avisés que les révolutionnaires italiens, ils s'associèrent sans réserve aux invectives de leurs amis français contre le nouvel autocrate. Ils ne lui surent aucun gré d'avoir amené la suppression du servage par la guerre de Crimée; quant à celle d'Italie, elle leur parut la
1. Nous ne pouvons énumérer ici les livres et les articles par lesquels Alfred Rambaud, Louis Léger, Anatole Leroy-Beaulieu, Melchior de Vogué ont répandu chez nous la connaissance de la Russie.
2. Voir les romans de Mme Henri Gréville, des pièces telles que les Danichejf, etc.
contrefaçon déloyale de leur propre programme, et tout ce que Tourguénief trouve pour en récompenser Napoléon III, c'est de le comparer à Héliogabale et Caracalla1. Vient la révolte de la Pologne et, pour elle, Napoléon III se brouille avec la Russie, tout comme Herzen lui-même. Il n'en reste pas moins la bête traquée dont Herzen sonne l'hallali et, du même coup, celui de la France. Son rôle dans le monde est fini, écrit-il après 1866; elle a vendu son aînesse révolutionnaire pour un plat de lentilles; qu'il lui arrive malheur maintenant, personne ne détournera seulement la tête2! Et là-dessus il s'en va à Beblenheim, chez Jean Macé, prêcher le séparatisme aux Alsaciens3.
Ces condamnations retombent naturellement du gouvernement sur la nation qui le soutient ou le subit. Pour les « intelligents » de ce temps, le Français est toujours ignorant, vaniteux, cupide; Tourguénief s'indigne, et contre l'épicier qui lui donne, sur la traite des serves dans la Russie d'autrefois, des renseignements qui, tout compte fait, ne sont pas inexacts4 ; et, d'autre part, contre les hommes de lettres que leurs « propos de concierge » mettent plus bas encore que cet épicier. Herzen, de son côté, s'en prend à Victor Hugo, à ses phrases sur la « Ville Lumière » ; puis à cette ville elle-même, où l'argent est tout, où le vice tient le haut du pavé, « le vice tout cru, sans mélange de cette galanterie d'autrefois qui en faisait un plaisir aussi de l'esprit; où Ton ne retrouve plus nulle part cette physionomie originale qui inspirait l'amour ou la haine, le respect ou le dégoût sans limites 8 ». Théâtre, littérature, vie privée, habitudes mondaines, il juge tout de même, et nous verrons, en par lant des voyageurs russes de ce temps, à quel point ses opinions ont influé sur ses contemporains.