Henri Bordeaux, La peur de vivre
2. Nous empruntons les citations qui suivent à des travaux d'élèves russes de la Sorbonne, de 1903 à 1906.
ne peuvent se vanter : « Berlin m'a fait l'effet d'un riche parvenu; Paris, d'un vieil aristocrate ». Quant à l'inégalité des conditions, elle est moins grande qu'en Russie, et combien la gaîté des Français l'atténue! Cette gaîté, ou cette vivacité — car on ne fait guère la distinction des deux mots — est ce qui frappe le plus nos étudiantes; malgré l'affirmation de certains voyageurs que la gaîté française est morte \ elles ne nous voient que souriants, riants, sautillants : pour un peu, elles nous retourneraient le dicton sur le Slavus saltans : « Voici maman et son bébé! dit Mlle V.; Bébé saute, maman saute aussi! » D'où vient cette bonne humeur, et « se peut-il vraiment que les Parisiens n'aient pas de soucis? » Telle étudiante conjecture qu'ils sont gais parce que les moyens de s'instruire abondent autour d'eux : « les heureux Parisiens ont tous les cours qu'ils veulent, pour ainsi dire, à la main ». Telle autre creuse davantage le problème : « Vous êtes sûrs et contents de vous-mêmes, nous écritelle; vous êtes suffisamment bons, décemment gais, agréablement indulgents. Nous, nous sommes passionnés et déraisonnables; notre gaîté est maladive. Il n'y a que chez vous que j'aie rencontré de la joie saine. Est-ce le vin? Est-ce votre régime politique? Moi, mon grand-père était serf2. »
Mais cette gaîté qui réconforte le Russe n'est pas sans l'agacer parfois : encore moins qu'Alceste, Hamlet supporte Philinte. « Les gens sont trop gais ici pour nous qui sommes habitués à l'air soucieux de nos compatriotes. Gela donne un malaise moral. » Ce malaise, c'est exactement celui d'Ivan Aksakof quand, à vivre de la vie de Paris, il se croit menacé de stupidité. Cette vie, en effet, distrait le Russe de son rêve politique, l'incline au scepticisme, l'achemine à l'oubli de la grande cause. Oubli criminel, sans doute, et pourtant com-
1. Skalkovski, ouvr. citéy pp. 178, 179. « Mantegazza ne dirait plus que le propre du Français, c'est cette faculté de recevoir des impressions joyeuses, qui centuple le plaisir, etc. »