Pages libres, juillet
ment résister à ce flot joyeux qui vous presse et vous entraîne? Les panégyristes de Paris louent toujours sa plantureuse vie matérielle, et la variété de sa vie intellectuelle, et sa richesse artistique, et la beauté de ses horizons1. Ce n'est pourtant pas pour tout cela que l'étranger s'y fixe, au risque d'être « dévoré tout vivant » par le milieu français ; la vraie cause de sa défaite, c'est qu'il y a dans l'air de Paris un élément subtil de gaîté :
« L'homme le plus maussade, le moins bien portant, se sentira de bonne humeur, éprouvera même comme une sorte d'attendrissement quand il se trouvera dans les rues de Paris.... Représentez-vous l'étranger jeté dans Paris par un train du matin, seul, sans relations, sans connaissances. Eh bien, malgré tout, malgré son isolement, il ne sentira pas l'ennui. Le soleil est joyeux, l'air aussi; les magasins, les restaurants, même les rues et les places — tout est joyeux. Je n'aurais pu imaginer d'avance qu'il était possible d'imaginer un sentiment joyeux à la vue d'une place. Eh bien, sur la place de la Concorde, je me convainquis qu'il n'est rien d'impossible en ee monde.... »
Il est peu de nos visiteurs russes qui n'aient éprouvé cette sensation. Voici l'étudiante Elisabeth Diakonova, qui n'a guère de raisons d'être gaie et finira bientôt par le suicide; quand elle revient de Russie, après un premier séjour, à la fin d'avril, « le voilà, s'écrie-t-elle, le brillant, le séduisant Paris, tout baigné des chauds rayons du soleil printanier ! . . . Son éclat m'enivrait, et aussi ce bruit, cette beauté éblouissante du renouveau2.... » Elle revient de Londres en automne : « Les feuilles sont tombées; Paris n'a plus l'éclat de mai; pourtant, après Londres, il paraît encore plus beau3. » Voici, d'autre part, un mystique, un disciple de Dostoïevski : « Philosophie et politique mises à part, partout, sur les boulevards, dans la foule, au théâtre, dans les expositions, au café, dans cet incessant murmure d'un océan humain, on sent qu'il y a la vie....
i. Novikof, L'expansion de la nationalité française, pp. 24, 25, 83, 84,
2. Ghtchédrine, De Vautre côté de la frontière , pp. 169, 170.